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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Henriot / Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe; III. Les Planètes Géantes et les Comètes
Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.]




G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY

Aventures Extraordinaires D'UN SAVANT RUSSE;

II. LES PLANÈTES GÉANTES ET LES COMÈTES

_500 Dessins de J. CAYRON et d'HENRIOT_

[Illustration]

PARIS

ÉDINGER, ÉDITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE-SAINTE-GENEVIÈVE, 34

1891

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

Notre pensée se sent en communication
latente avec ces mondes inaccessibles.

Camille Flammarion.
_Les Terres du Ciel_.

[Illustration 003:
Et durant des semaines, Ossipoff s'enthousiasmait, Fricoulet inventait,
Farenheit rageait, Gontran et Séléna causaient de leur mariage.]

* * *

Aventures Extraordinaires

D'UN

SAVANT RUSSE

* * *




CHAPITRE PREMIER

LES NAUFRAGÉS DE MARS


[Illustration]

Nuit épouvantable, terrifiante, que celle pendant laquelle Ossipoff et
ses compagnons, cramponnés à l'épave qui les portait, roulèrent avec
elle à travers les eaux en démence.

Inondés par les vagues, fouettés par le vent qui hurlait à travers
l'espace, les malheureux sentaient trembler sous eux le sol fragile qui
leur servait de radeau; leurs yeux, dont la frayeur pourtant décuplait
l'acuité, ne pouvaient parvenir à percer l'ombre épaisse qui les
enveloppait ainsi qu'un suaire noir; mais ils avaient conscience que les
flots rongeaient l'île neigeuse, l'attaquaient avec rage, comme des
monstres carnassiers attachés à un cadavre auquel chaque coup de dent
arrache un lambeau.

À tout moment, ils s'attendaient à voir leur fragile radeau se
disloquer, s'émietter et les livrer au gouffre.

Soudain, Farenheit, qui avait pu se traîner jusqu'à une anfractuosité de
rocher dans laquelle il se tenait tapi, sentit une main se poser sur son
bras.

[Illustration]

Il fit un brusque mouvement, pris de peur: cet homme flegmatique,
imperturbable, que rien auparavant ne parvenait à émouvoir, avait les
nerfs tellement surexcités par l'étrange aventure à laquelle il se
trouvait mêlé, que cet attouchement le terrifia.

--Qui va là? grommela-t-il d'une voix étranglée.

--Eh! c'est moi, mon cher sir Jonathan! cria-t-on à son oreille.

--Qui ça, vous? hurla l'Américain qui ne reconnaissait pas l'accent de
celui qui lui parlait.

--Moi, Fricoulet, pardieu! Qui voudriez-vous que ce fût?

--Je n'en sais, ma foi, rien, répliqua Farenheit dont les dents
claquaient, en dépit des efforts qu'il faisait pour triompher de son
inconsciente terreur.

Il ajouta:

--Je suis bien content que vous ne soyez pas mort, mon cher monsieur
Fricoulet.

Sa main chercha dans l'ombre celle de l'ingénieur et la serra avec
énergie.

--Merci du bon sentiment qui vous dicte ces paroles, riposta le jeune
homme; j'aime à croire qu'il s'applique également à nos compagnons.

--Vivants aussi! s'écria l'Américain.

--Tout comme moi;... mais, pardon, au milieu de cette débâcle, avez-vous
conservé votre chronomètre?

Farenheit se palpa avec anxiété: ce chronomètre était un merveilleux
instrument indiquant, en même temps que les heures et les secondes, le
jour de la semaine, le quantième du mois, les saisons, les changements
de lune: il l'avait acheté, dès le début de ses opérations sur les
suifs, avec les premiers bénéfices réalisés, et il ne l'avait pas payé
moins de quatre cent cinquante dollars.

[Illustration: CARTE DE LA PLANÈTE MARS]

La question de l'ingénieur lui avait causé une émotion bien naturelle,
car il tenait à ce chronomètre duquel, depuis bien des années, il ne
s'était jamais séparé et qu'il s'était accoutumé à considérer comme un
fétiche.

Aussi, poussa-t-il un soupir de satisfaction en le sentant à sa place,
dans la poche de son vêtement.

--Oui, répondit-il, je l'ai toujours;... mais en quoi cela peut-il bien
vous intéresser?

--Vous allez comprendre... voudriez-vous bien faire sonner votre
chronomètre?

L'Américain tira l'instrument de sa poche, l'approcha tout près de son
oreille et pressa sur le ressort de la sonnerie.

[Illustration]

Un coup tinta faiblement.

--C'est le quart, dit-il.

--Le quart de quoi? bougonna Fricoulet.

--C'est juste,... j'ai la tête tellement perdue que je ne pensais plus à
l'heure.

Il pressa sur un autre ressort et, cette fois, le chronomètre fit
entendre trois petits coups à peine distincts.

--Trois heures, dit l'Américain.

--Trois heures et quart, murmura Fricoulet comme se parlant à
lui-même... encore deux heures à attendre.

--À attendre quoi?

--Le jour, parbleu.

Et l'ingénieur ajouta d'un ton plein de satisfaction:

--Dans deux heures, nous y verrons clair.

--La belle avance! grommela Farenheit... Qu'il fasse jour ou qu'il fasse
nuit, la situation ne changera pas.

--Assurément que le soleil ne peut avoir aucune influence sur le
cataclysme qui bouleverse la planète,... cependant, comme il est
inadmissible que les choses se poursuivent longtemps ainsi, peut-être y
aura-t-il moyen d'aviser.

--Mais d'aviser à quoi?...

--Eh! vous en demandez trop! s'écria l'ingénieur impatienté,... le
sais-je moi-même?... et quand la lumière du jour n'aurait d'autre
conséquence que de nous permettre de nous voir les uns les autres, il me
semble que ce serait là un résultat appréciable;... on se sentira moins
seul.

Sur ces mots, Fricoulet, que le langage aigri de l'Américain énervait
sensiblement, regagna, en rampant, la place qu'il occupait auparavant
auprès de M. de Flammermont.

--Gontran! fit-il.

--Qu'y a-t-il? demanda le comte d'une voix morne.

--Il fera jour dans deux heures.

--Que m'importe! répliqua l'autre sur le même ton.

--Alors, toi aussi! bougonna l'ingénieur,... le jour ou la nuit te sont
également indifférents!... tu ne réfléchis donc pas au parti que nous
pouvons tirer du soleil?

Gontran riposta avec amertume:

--Penses-tu donc que le soleil puisse nous sortir d'ici?

--Qui sait?... peut-être!

M. de Flammermont eut un haussement d'épaules que l'obscurité déroba aux
yeux de Fricoulet; à la suite de quoi, il retomba dans son mutisme
désespéré. Serrée sur sa poitrine, il tenait la tête de Séléna.

L'épouvante avait fait tomber l'infortunée jeune fille dans un état
comateux si complet, si absolu, que Gontran l'eût cru morte s'il n'eût
senti, sous ses doigts, le faible battement du cœur; depuis de longues
heures, elle n'avait ni fait un mouvement, ni prononcé une parole.

Quant à Ossipoff, toute la nuit M. de Flammermont et Fricoulet l'avaient
entendu monologuer à haute voix.

Que disait le vieillard?

Ni l'ingénieur, ni son ami ne connaissaient le russe, et c'est dans sa
langue natale que s'exprimait l'astronome.

* * *

Cependant, depuis quelque temps, la pluie torrentielle qui s'était mise
à tomber dès le commencement de la tempête, avait cessé; le vent, ne
hurlant plus d'aussi sinistre façon que précédemment, avait diminué de
violence, et les vagues, plus douces, ne déferlaient plus voracement
contre l'île qui servait de refuge aux naufragés.

[Illustration: Ce pic, haut de plusieurs kilomètres, s'était effrité
dans l'Océan.]

Fricoulet constata, par contre, un mouvement de balancement assez
comparable au roulis d'un bâtiment, mais dont il ne put s'expliquer la
cause.

En admettant, en effet, que l'île neigeuse, arrachée des assises qui la
reliaient primitivement au fond de l'Océan, s'en allât à la dérive, sa
superficie était telle que, tout en glissant à la surface des eaux,
celles-ci ne devaient avoir aucune influence sur son centre de gravité.

Au surplus, l'ingénieur ne s'arrêta pas longtemps à cette idée, se
réservant d'élucider la question dès qu'il ferait jour.

Les deux heures qui séparaient encore les Terriens du lever du soleil
leur parurent longues comme deux siècles; et cependant, sauf Fricoulet,
nul d'entre eux n'espérait que la clarté du jour pût apporter quelque
amélioration à leur situation.

Enfin, comme un voile de gaze qui se lève, l'épais brouillard qui les
enveloppait se dissipa, faisant succéder à l'ombre de la nuit la lueur
indécise et sale de l'aube.

Puis, là-bas, tout là-bas, une ligne d'un rose pâle raya l'horizon et,
avec une rapidité surprenante, l'orient s'enflamma sous les feux d'un
soleil étincelant.

Un profond soupir s'échappa des poitrines de nos amis; Séléna sembla,
comme par enchantement, revenir à la vie en apercevant l'astre radieux
qu'elle et ses compagnons désespéraient de revoir jamais.

Au-dessus de leur tête, le ciel arrondissait sa coupole bleue, pure et
sans tache, piquée de mille étoiles blanchissantes à la lumière du
soleil.

Tout autour d'eux, aussi loin que leur vue pouvait s'étendre, une mer,
une mer immense étalait sa nappe liquide, subitement plane et unie comme
un miroir; c'est à peine si le vent qui continuait de souffler, en
ridait légèrement la surface.

En jetant alors un regard sur le sol qui les portait, Fricoulet eut
l'explication de ce balancement que la superficie de l'île neigeuse
rendait pour lui inexplicable...

En une nuit, l'île avait été presque entièrement dévorée par les vagues
acharnées à sa destruction.

L'immense pic couvert de neiges éternelles qui la dominait et lui avait
valu le nom dont l'avaient baptisée les astronomes terrestres, ce pic,
haut de plusieurs kilomètres, s'était effondré dans l'Océan; les bords
de l'île, déchiquetés, effrités, émiettés, s'en étaient allés en
lambeaux, si bien que l'ingénieur et ses compagnons se trouvaient
maintenant emportés sur un îlot d'une superficie d'à peine quelques
cents mètres carrés.

[Illustration]

Seul de tous ses compagnons, Fricoulet avait conservé assez de
sang-froid pour faire cette constatation qu'il conserva par devers lui,
jugeant ses amis assez déprimés déjà, pour qu'il ne cherchât point à
augmenter encore leur désespoir.

Farenheit, cependant, était sorti de son atonie et, s'approchant du
vieux savant, lui demandait, la voix grondante d'une colère
difficilement contenue:

--Eh bien! monsieur Ossipoff, depuis bientôt six mois que vous nous
traînez à votre suite, avec l'espoir de nous mettre dans une situation
inextricable, cette fois vous devez être satisfait,... car du diable si
vous allez pouvoir nous tirer d'ici.

[Illustration]

Le vieillard se contenta de hausser les épaules et ne répondit pas.

--Si encore vous pouviez nous dire où nous sommes, bougonna l'Américain!
mais à voir les regards interrogateurs que vous lancez de tous côtés, il
est facile de deviner qu'à ce point de vue-là, vous êtes aussi ignorant
que nous...

--Dame! ça manque de points de repère, ricana Gontran.

--Peuh!

Et il ajouta:

--Ce n'est point de savoir où nous sommes qui m'intéresse, mais de
savoir où nous allons.

Fricoulet dit alors en s'adressant à l'Américain:

--Sir Jonathan, si ce peut être un adoucissement à votre chagrin que de
connaître la contrée martienne en laquelle la fatalité vous condamne à
terminer une existence consacrée jusqu'à présent au commerce des suifs,
soyez satisfait: nous devons nous trouver, en ce moment, au milieu de
l'Océan Kepler, appelé, par Schiaparelli, mer Erythrée et--voyez si je
précise--dans l'endroit désigné par lui sous le nom de Région de
Pyrrhus.

Séléna qui, avec les rayons du soleil, avait repris son courage et sa
bonne humeur, sortit alors du silence dans lequel elle s'était renfermée
jusque-là.

--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, vous seriez bien aimable de
résoudre pour moi un problème que je me pose inutilement depuis un quart
d'heure.

--Parlez, mademoiselle; et s'il est en mon pouvoir de répondre, je
répondrai; autrement, je vous renverrai aux lumières de mon ami Gontran.

[Illustration]

M. de Flammermont hocha la tête, d'un air mécontent, du côté d'Ossipoff.

Mais le vieillard était occupé à dévisser, pour la nettoyer, la lunette
marine qu'il portait en bandoulière, et il était bien trop absorbé par
ce travail pour songer à écouter ce qui se disait autour de lui.

--Monsieur Fricoulet, dit Séléna, le sol sur lequel reposent nos pieds
en ce moment est, n'est-ce pas, de même composition que le sol
terrestre?

--Absolument oui, mademoiselle, du moins c'est ce qu'il me semble à
première vue.

--Cependant, il serait impossible, sur notre planète natale, de faire
flotter à la surface de l'eau un carré de terre ou un quartier de roche.

--Effectivement.

--D'où vient alors que ce lambeau d'île puisse nous servir de radeau?

--De ceci, mademoiselle: que, dans le monde où nous sommes, la densité
moyenne des matériaux est d'un tiers inférieure à celle des matériaux
terrestres, et que la pesanteur y est trois fois plus faible... Il est
donc à présumer que l'îlot qui nous porte a une densité un peu
inférieure à celle de cet Océan,... tenez, peut-être une densité égale à
celle de la glace...

En ce moment, le visage de la jeune fille se contracta péniblement, puis
elle porta, dans un geste douloureux, les mains à sa poitrine, en même
temps qu'elle devenait toute pâle.

[Illustration]

--Qu'avez-vous, ma chère Séléna? s'écria Gontran en avançant les bras
pour la soutenir.

--Je ne sais, balbutia-t-elle, mais je ressens là... une souffrance
intolérable,... c'est peut-être la faim.

À peine Mlle Ossipoff eût-elle prononcé ces mots que Farenheit poussa
un formidable juron.

--Eh! _by God_! grommela-t-il,... c'est cela, c'est bien cela!... voilà
un quart d'heure que, sans en rien dire, j'éprouve un malaise
inexprimable, incompréhensible,... j'ai faim.

Et il promena autour de lui des regards avides, semblables à ceux que
roule un fauve affamé.

Fricoulet fronça les sourcils.

--Mon pauvre sir Jonathan, répliqua-t-il, votre appétit tombe mal, car
le garde-manger est vide... ou à peu près...

--Ou à peu près, répéta l'Américain en se rapprochant.

[Illustration]

L'ingénieur tira de sa poche une petite fiole.

--Mes amis, dit-il, il y a là-dedans douze doses de liquide nutritif que
ma prévoyance m'avait fait emporter.

Farenheit fit mine de s'emparer de la bouteille; Gontran se jeta,
menaçant, devant lui.

--Mlle Ossipoff, d'abord, déclara-t-il.

--Soit, riposta l'Américain; mais qu'elle se hâte, alors, car je
défaille.

Comme M. de Flammermont tendait la main vers le précieux flacon.

--Un moment encore, dit l'ingénieur, entendons-nous bien pour qu'il n'y
ait point ensuite de disputes entre nous: pour bien faire, il nous
faudrait à chacun deux doses par jour; or, la fiole n'en contenant que
douze, cela réduirait notre alimentation à vingt-quatre heures.

--Fort bien calculé, grommela Gontran, mais, de grâce, hâte-toi...

--Je propose, en conséquence, de nous contenter, pour aujourd'hui, d'une
dose seulement,... de façon à pouvoir résister demain encore...

--La belle avance, gronda Farenheit,... cela ne servira qu'à prolonger
notre agonie.

--En ce cas, ricana l'ingénieur, abandonnez dès à présent votre part aux
autres, renoncez aux chances de sauvetage qui peuvent se présenter
pendant quarante-huit heures, décidez-vous à trépasser de suite et
fichez-nous la paix.

Ce langage logique, énergique, en même temps que peu parlementaire,
produisit sur l'Américain un salutaire effet.

[Illustration]

--Mais, dit-il d'une voix radoucie, en nous réduisant à une dose par
jour pendant quarante-huit heures, cela ne fait que dix doses et, tout à
l'heure, vous avez dit que cette fiole en contenait douze, que
faites-vous des deux autres?

--Permettez, reprit Fricoulet en tendant le flacon à Gontran, je ne
compte pas dans la réduction Mlle Séléna qui, plus faible de
constitution, doit, moins que nous, souffrir des privations que nous
sommes obligés de nous imposer.

D'un coup d'œil reconnaissant, M. de Flammermont remercia l'ingénieur de
cette bonne pensée; puis, après avoir versé dans un gobelet la ration de
Mlle Ossipoff, il la lui fit boire avec mille difficultés; la jeune
fille mourait littéralement de faim et, sous l'empire de la souffrance,
ses dents contractées refusaient de livrer passage au liquide.

Enfin, il y parvint et, peu à peu, le visage pâle de Séléna reprit ses
couleurs.

Quant à Farenheit, ses crampes d'estomac étaient telles qu'il se
précipita vers Fricoulet dans le but de s'emparer du précieux flacon.

Mais l'ingénieur, qui n'avait dans la délicatesse de l'Américain affamé
qu'une médiocre confiance et qui craignait de le voir engloutir d'une
seule lampée la nourriture de tous ses compagnons, le repoussa, disant:

--Allons-y doucement, mon cher sir Jonathan, j'ai lu dans des relations
de voyage que des malheureux étaient trépassés pour avoir, mourants de
faim, absorbé trop gloutonnement la nourriture que leur donnait leur
sauveur... Gare aux indigestions.

Farenheit eut un haussement d'épaules formidable et, se saisissant du
gobelet que lui tendait l'ingénieur, en fit lestement disparaître le
contenu dans son gosier.

Quelques secondes, il demeura immobile, semblant jouir des sensations
agréables produites par l'absorption de ce liquide régénérateur; mais
soudain, une grimace tordit sa bouche, sa face s'apoplectisa, ses yeux
roulèrent désespérément dans leur orbite, et les veines de son cou se
gonflèrent sous une poussée de sang.

[Illustration]

Ce que Fricoulet avait craint arrivait; la voracité de l'Américain
produisait, non une indigestion, mais une mauvaise digestion.

--Marchez un peu, sir Jonathan, lui dit l'ingénieur, cela vous fera du
bien.

Gontran prit Fricoulet à part.

--Qu'allons-nous faire, maintenant? demanda-t-il;... tout à l'heure tu
as parlé des circonstances favorables qui pouvaient se présenter en
quarante-huit heures,... comptes-tu véritablement que nous pouvons
sortir d'ici?

Avant de répondre, l'ingénieur porta son index à sa bouche, l'y plongea
tout entier et, ainsi humecté, l'éleva au-dessus de sa tête.

--Toujours du Nord, murmura-t-il.

Et son visage exprima une satisfaction profonde.

--Que fais-tu donc? demanda Gontran.

--Je vois d'où vient le vent.

--Et c'est cela qui paraît te causer un si sensible plaisir?

--Dame! je constate que le vent n'a pas changé et souffle toujours du
Nord.

--Alors?

--Alors, le courant qui nous entraîne, se dirigeant toujours du même
côté, je me dis que nous finirons bien par aborder quelque part.

--Raisonnement fort logique,... seulement tu oublies que dans
quarante-huit heures, si nous n'avons pas rencontré quelque terre
hospitalière, nous serons morts de faim...

Fricoulet fouilla dans ses poches, tira son inévitable petit carnet,
l'ouvrit et, sur l'une des pages, traça à la hâte quelques calculs;
ensuite, posant sa main sur l'épaule de son ami:

--Rassure-toi, dit-il en souriant, ce n'est pas encore cette fois-ci que
nous irons dîner chez Pluton.

M. de Flammermont lui saisit les mains.

--En es-tu certain?

--À moins que quelque circonstance imprévue ne vienne nous barrer la
route.

--Quelle route?

--Celle du continent de Secchi qui, ainsi que tu le sais, se trouve dans
l'hémisphère austral de Mars et dont les rivages sont bordés par l'océan
Kepler.

--L'océan qui nous porte! s'écria Gontran.

[Illustration]

--Lui-même... Or, en supposant au courant qui nous entraîne une force de
300 mètres à la minute, cela nous donne 18 kilomètres à l'heure.

--Eh bien?

--Eh bien! ne sais-tu pas que, de l'île Neigeuse au continent de Secchi
ou _Noachis_ de Schiaparelli, l'océan Kepler mesure neuf cents
kilomètres; admettons que, par suite de l'invasion des eaux, une
certaine portion de cette dernière contrée ait disparu, mettons, si tu
veux, huit cents kilomètres; tu vois bien qu'en quarante-huit heures,
nous pouvons être sauvés...

--Pour cela, il ne faut pas que le courant diminue de vitesse, ni que
quelque avarie survienne à notre îlot.

--Quelque avarie, répéta Fricoulet en regardant curieusement M. de
Flammermont, que veux-tu dire?

Et il ajouta, en frappant du talon le sol de l'île neigeuse:

--Nous ne sommes point, comme de vulgaires naufragés, sur un radeau de
planches et de cordes que les vagues peuvent disloquer, mais sur un amas
de terre et de rochers.

En ce moment, Farenheit revenait vers eux, après avoir fait, autour du
fragment d'île qui les portait, une petite promenade hygiénique.

--Eh bien! sir Jonathan, demanda l'ingénieur, comment va?

--Mieux... beaucoup mieux, répondit l'Américain.

Il se remit en marche, disant:

--Je vais faire encore un tour... alors, ça ira tout à fait bien.

Et il avait fait déjà plusieurs enjambées, lorsqu'il s'arrêta et fit
volte-face, en s'entendant appeler par Fricoulet.

[Illustration]

--Sir Jonathan, questionna celui-ci, quelle heure avez-vous?

L'Américain tira son chronomètre.

--Quatre heures, répondit-il.

L'ingénieur sursauta.

--Quatre heures! s'écria-t-il, quatre heures du matin ou du soir?

--Du matin... je pense...

Fricoulet parut pensif; puis, relevant la tête qu'il avait laissé tomber
sur sa poitrine, il demanda encore:

--Quand avez-vous remonté votre chronomètre?

--À la Ville-Lumière; je l'ai remonté et mis à l'heure.

--C'est bien, sir Jonathan, je vous remercie.

L'Américain s'éloigna et les deux jeunes gens demeurèrent seuls, l'un en
face de l'autre, Fricoulet réfléchissant, et Gontran le regardant avec
curiosité.

Enfin, il entendit l'ingénieur, se parlant à lui-même, murmurer:

--Ville-Lumière... 270 degrés de longitude... quatre heures... hum!...
hum!...

Il releva la tête et fixa un instant les yeux sur le soleil qui, déjà
haut à l'horizon, laissait tomber sur les eaux resplendissantes, une
pluie de rayons enflammés.

Ensuite, l'ingénieur reporta ses regards sur l'îlot.

Tout à coup, il dit à Gontran:

--Ne bouge pas.

L'autre s'immobilisa et Fricoulet le considéra attentivement.

--C'est bien cela, c'est bien cela, bougonna-t-il encore; les ombres,
qui ont diminué depuis ce matin, deviennent stationnaires à présent...
Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que, pour la contrée où nous nous
trouvons, il fût midi... ou à peu près...

Il saisit les mains de M. de Flammermont et s'écria:

--Comprends-tu... hein? Comprends-tu?

Le jeune comte secoua la tête et, jetant un regard défiant vers
Ossipoff, il répondit à voix basse:

--Pas un mot.

--C'est bien simple, cependant: le chronomètre de sir Jonathan marque,
pour la Ville-Lumière, quatre heures et, pour cette contrée, le soleil
marque midi... C'est donc une différence de huit heures entre la contrée
ou nous sommes et la Ville-Lumière... soit 120 degrés environ de
longitude.

Il s'interrompit et demanda brusquement:

--À propos, n'est-ce pas à toi, qu'avant de partir, Ossipoff avait
confié une carte de Mars?

--C'est bien possible... Je ne m'en souviens pas.

--Cherche dans tes poches, peut-être bien l'y auras-tu glissée au moment
de la débâcle.

Le jeune comte suivit le conseil de son ami et tira en effet, de son
vêtement, une feuille de papier fripée, mouillée, dans un pitoyable
état.

--Baste! fit l'ingénieur pour répondre à la mine piteuse de son ami,
telle qu'elle est, elle nous rendra encore bien des services.

Il déplia la carte avec mille précautions, l'étendit sur le sol et,
s'agenouillant, promena son doigt sur les indications, un peu confuses
et brouillées par l'eau, qu'elle contenait.

--Tu vois, dit-il à Gontran qui s'était agenouillé à côté de lui, tu
vois qu'il nous est impossible de supposer que le courant nous ait
entraînés à l'ouest de la Ville-Lumière.

--Non, je ne vois pas cela...

[Illustration]

--Comment! ne t'ai-je pas dit que nous nous trouvions à environ 120
degrés de longitude du 270 degré? et ne vois-tu pas qu'à cette distance,
la carte de Mars ne porte trace d'aucun océan?

--Ah! si... je vois bien cela; seulement, permets-moi de te dire que
cela ne prouve rien, car nous pouvons parfaitement bien naviguer, en ce
moment, sur les terres tracées ici par Schiaparelli et inondées depuis.

Fricoulet réfléchit un moment et répondit:

[Illustration]

--Si ton raisonnement, dont je reconnais la logique, était juste en
l'espèce, nous aurions, depuis le temps que nous sommes entraînés à la
dérive, abordé sur quelque terre; en outre, la violence du courant me
pousse à supposer une grande profondeur à la masse liquide qui nous
porte, profondeur non admissible si nous naviguions simplement sur des
continents submergés... Je reprends donc mon raisonnement... ne pouvant
nous trouver à l'ouest du 270° degré, c'est forcément à l'est que nous
nous trouvons. Voilà pour la longitude; quant à la latitude, la hauteur
du soleil, au-dessus de l'horizon, à midi, me la donne...
malheureusement, je n'ai pas de sextant.

--Un sextant! Qu'est-ce que cela?

--L'instrument qui sert à mesurer la hauteur du soleil...

Tout en parlant, il pivotait sur ses talons, cherchant évidemment,
autour de lui, de quoi remplacer l'instrument qui lui manquait.

Tout à coup, il avisa Ossipoff qui, renversé sur le dos, étudiait dans
le ciel bleu, des astres invisibles pour ses compagnons, mais que sa
lunette lui permettait sans doute d'apercevoir.

L'ingénieur s'avança vers lui.

--Pardon, monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton fort aimable, pourriez-vous
me prêter votre lunette quelques instants?

--Pourquoi faire? grommela le vieillard, furieux d'être dérangé dans ses
études.

--Monsieur de Flammermont en aurait besoin pour remplacer un sextant.

Et, répondant au regard interrogateur que le vieux savant attachait sur
lui, l'ingénieur ajouta:

--Il désire mesurer la hauteur du soleil, pour être fixé sur la
latitude.

Le visage d'Ossipoff se dérida, comme toutes les fois qu'il était admis
à constater les connaissances scientifiques de son futur gendre.

--C'est très bien, dit-il en tendant à Fricoulet la lunette demandée.

L'ingénieur revint vers le jeune comte en lui disant, assez haut pour
être entendu du vieillard:

--Voici ce que tu désires.

Gontran prit machinalement l'instrument.

--Qu'est-ce que tu yeux que je fasse de cela? demanda-t-il à voix basse.

--Que tu mesures le soleil, répondit Fricoulet sur le même ton.

--Comment cela?

--Vise le Soleil avec la lunette, et l'angle formé par l'instrument et
par l'horizontale te donnera la hauteur du Soleil... tout simplement.

Docilement, le jeune comte braqua l'instrument sur l'astre du jour,
pendant que Fricoulet, sans en rien laisser paraître, prenait les
mesures nécessaires.

Enfin, il lui murmura à l'oreille:

--La hauteur du Soleil est de 65 degrés.

--C'est donc par le 65e degré de latitude que nous nous trouvons, fit
Gontran.

L'ingénieur eut un tressaut formidable.

--Malheureux, dit-il, tu veux donc te faire étrangler par le digne
monsieur Ossipoff.

M. de Flammermont fixa un regard tellement ahuri sur son ami, que
celui-ci ne put s'empêcher de sourire.

--Voici notre situation exacte, dit-il: 20 degrés de latitude sud et 30
degrés de longitude ouest... en prenant, comme point de repère, le
méridien de la Ville-Lumière... Si tu veux communiquer ces résultats à
M. Ossipoff, cela lui fera certainement plaisir, en même temps que cela
te permettra de faire parade de tes connaissances scientifiques.

Gontran accueillit la moquerie de son ami par un haussement d'épaules;
il allait cependant se diriger vers le vieillard, lorsque, se ravisant,
il demanda:

--S'il lui prenait fantaisie de me questionner au sujet de ce que je
pense de la situation?

[Illustration]

--Tu lui répondrais que le vent souffle du Nord et que le Soleil semble
indiquer que nous dérivons vers le Sud-Est.

--Alors, je puis dire hardiment que nous aborderons vers cette terre de
_Noachis_ dont tu parlais tout à l'heure.

--Absolument... à moins d'accidents imprévus.

--Et vous avez bien raison d'ajouter cela, monsieur Fricoulet, déclara
Farenheit qui arrivait derrière les jeunes gens.

Tous les deux, d'un même mouvement, se retournèrent et poussèrent un cri
de surprise.

Le visage de l'Américain exprimait une violente émotion, ses lèvres
tremblaient et, sous les sourcils épais, hérissés, les yeux brillaient
d'un éclat singulier.

--Qu'avez-vous, sir Jonathan, fit M. de Flammermont, et que signifient
les paroles que vous venez de prononcer?

--Cela signifie que, si cela continue de la sorte, nous n'aurons bientôt
plus rien sous la plante des pieds pour nous porter jusqu'à cette terre
promise.

Fricoulet regarda l'Américain d'un air qui signifiait clairement qu'il
commençait à concevoir des doutes sérieux sur le bon équilibre de sa
cervelle.

[Illustration]

Quant à Gontran, il demanda:

--Si cela continue, venez-vous de dire..., de quoi parlez-vous?

--De l'île sur laquelle nous sommes et qui va diminuant de surface.

Les yeux du comte s'arrondirent, il considéra Farenheit un moment, puis,
se penchant à l'oreille de Fricoulet:

--Je crois que le pauvre homme devient fou, murmura-t-il.

--C'est également mon avis, répondit l'ingénieur sur le même ton.

Ensuite, s'adressant à l'Américain:

--Alors, fit-il, l'île neigeuse diminue?

--On dirait qu'elle fond.

--Nous serions sur un iceberg que cela pourrait s'admettre; mais des
pierres, des roches et de la terre, cela ne fond pas.

--Non,... mais ça s'effrite.

--Et sur quoi vous basez-vous pour parler ainsi?

--Tout à l'heure, lorsque m'a pris ce singulier malaise que vous m'avez
conseillé de combattre par une promenade hygiénique, j'ai marché jusqu'à
ce que j'aie fait le tour complet de l'île.

--Nous savons cela,... nous vous avons vu.

--Mais ce que vous ne savez pas... c'est que, tout en marchant, je
comptais mes enjambées.

--C'est la preuve d'un esprit méticuleux, fit plaisamment M. de
Flammermont... et combien d'enjambées vous a donné ce tour complet de
l'île neigeuse?

--Cinq cent vingt enjambées... plus deux de mes pieds, le talon de l'un
mis à la pointe de l'autre.

[Illustration: Les Terriens finirent par se trouver serrés, coude à
coude, sur une sorte de promontoire.]

--Eh bien?

--Comme vous l'avez vu également, j'ai fait un second tour; par
curiosité, j'ai compté comme la première fois et...

--Vous avez trouvé moins d'enjambées?

--Non, j'ai trouvé le même nombre... cinq cents.

--Alors, qu'est-ce qui vous inquiète?

--Ce sont mes deux pieds qui manquent.

Fricoulet éclata de rire.

[Illustration]

--En vérité! s'écria-t-il, voilà bien de quoi vous mettre la cervelle à
l'envers! Vous ayez fait les enjambées plus longues au second tour qu'au
premier,... voilà tout.

Farenheit secoua gravement la tête.

--Monsieur Fricoulet, déclara-t-il, avant d'entreprendre le commerce des
suifs, j'étais arpenteur dans le Far-West; c'est moi qui ai mesuré la
plupart des terrains occupés actuellement, dans le Nouveau-Monde, par
les émigrants que nous envoie chaque année l'Ancien continent,... c'est
vous dire que mes jambes se sont, depuis longtemps, rompues à un
écartement qui ne varie pas d'une ligne... quatre-vingt-quinze
centimètres... d'un talon à l'autre, j'en donnerais ma tête à couper.

--Je ne dis pas le contraire, monsieur Farenheit, riposta l'ingénieur,
et loin de moi la pensée de vouloir nier la longueur constante de vos
enjambées; seulement il peut parfaitement y avoir erreur dans votre
compte, étant donné que la différence consiste seulement dans une
longueur de deux pieds.

L'Américain désigna ses jambes.

--Savez-vous, monsieur, dit-il d'un air digne, que chacun de mes pieds
ne mesure pas moins de trente-sept centimètres, ce qui, en les mettant
bout à bout, donne une longueur de soixante-quatorze centimètres. Eh
bien! jamais!... vous entendez bien!... jamais, dans ma vie d'arpenteur,
je n'ai fait une erreur si considérable,... donc, du moment où je
n'admets pas m'être trompé, c'est la surface qui a diminué.

Gontran haussa les épaules.

--C'est très logique, comme raisonnement, dit-il; mais c'est votre
infaillibilité que je ne puis admettre.

Farenheit devint rouge de colère.

--Contrôlez mon calcul, dit-il, vous déciderez ensuite; quant à moi, je
veux en avoir le cœur net.

Sur ces mots, il tourna les talons et se remit en marche.

[Illustration]

Derrière lui, lui emboîtant exactement le pas, s'avança Gontran, puis
Fricoulet; et tous les trois, à la queue leu leu, firent lentement le
tour de l'île, s'ingéniant à faire les plus régulières possibles leurs
enjambées qu'ils comptaient à voix basse.

Une fois arrivés à leur point de départ, ils s'arrêtèrent et l'Américain
s'écria triomphalement:

--Quand je vous le disais! je n'en trouve plus que quatre cent
quatre-vingt-dix-huit; c'est donc deux enjambées et deux pieds de moins
qu'au tour précédent.

--Moi! j'en ai compté cinq cent trente-cinq, dit M. de Flammermont.

--Ah! moi! fit l'ingénieur en montrant ses petites jambes, si grand que
j'aie pu ouvrir mon compas naturel, je n'ai pu faire moins de cinq cent
soixante-dix enjambées...

Fricoulet avait tiré son carnet et inscrit sur une page blanche les
chiffres fournis par ses deux compagnons et par lui-même; puis il dit:

--Maintenant, recommençons.

Et ils repartirent, mais en sens contraire; Gontran ayant affirmé qu'il
devait en être de cette preuve comme de la preuve de l'addition qui se
fait à rebours.

Au fur et à mesure que les deux amis avançaient dans cette seconde
promenade, leur nez s'allongeait sensiblement et leurs traits
exprimaient une inquiétude profonde.

Enfin, quand ils furent arrivés et qu'ils se regardèrent, Gontran
s'écria:

--Toi aussi, hein!... tu as constaté une diminution.

Fricoulet répondit affirmativement par un signe de tête.

--Oui, dit-il, une diminution sensible; au lieu de cinq cent
soixante-dix enjambées que me donnait le premier tour, je n'en trouve
plus que cinq cent cinquante-neuf... et je suis certain de les avoir
faites aussi longues que les autres.

--C'est comme moi, répondit Gontran, j'en ai compté seulement cinq cent
vingt-huit.

--Et moi quatre cent quatre-vingt-dix-sept, dit Farenheit.

Les trois hommes se regardèrent longtemps en silence: leur face était
grave et les plis profonds qui sillonnaient leur front prouvaient
l'angoisse horrible qui leur étreignait le cœur.

La surface de l'île diminuait d'heure en heure; battu constamment par
les vagues, ébranlé, disloqué par les horribles secousses de la tempête,
le sol s'effritait peu à peu et il fallait envisager le moment où l'île
neigeuse ne présenterait même plus assez de surface pour continuer à
jouer ce rôle de radeau sauveur, grâce auquel les Terriens avaient
échappé au cataclysme.

--Que faire? murmura Gontran dont, instinctivement, les yeux se
dirigèrent vers Séléna pour l'envelopper d'un regard de tendresse.

--Rien, répondit Fricoulet; contre ce qui se passe, nous sommes
impuissants; attendons et souhaitons que la rapidité du courant
l'emporte sur l'émiettement de l'îlot.

--Mais plus le courant est fort et plus il me semble que les vagues
doivent ronger le rivage avec violence.

--C'est parfaitement exact, riposta l'ingénieur; ne souhaitons donc rien
et attendons... Mais surtout pas un mot de tout ceci à ce vieillard ni à
cette jeune fille; il est inutile de les épouvanter à l'avance; il sera
toujours temps de les prévenir lorsque le péril sera imminent.

Gontran et Farenheit indiquèrent, d'un mouvement de tête, qu'ils étaient
d'accord sur ce point avec Fricoulet; puis chacun d'eux s'écarta pour se
livrer en paix aux réflexions que lui suggérait son propre tempérament.

Fricoulet calculait, Farenheit rageait, Gontran se lamentait.

Et toute la journée se passa ainsi sans que rien vînt troubler la
désespérante monotonie de cette navigation étrange; pas un être vivant
ni dans l'air, ni dans l'eau; à l'horizon pas une voile, pas un vestige
de terre qui pût donner espoir aux malheureux naufragés.

[Illustration]

Ces régions paraissaient complètement désertes et, lorsqu'au soir, le
soleil se coucha à l'Occident, le radeau semblait immobile, figé au
centre d'une circonférence liquide infinie.

Fricoulet, cependant, estima que l'on avait parcouru une cinquantaine de
lieues vers le Sud-Est; mais une nouvelle promenade autour de l'îlot lui
démontra également que le nombre des enjambées avait diminué de près de
cent.

[Illustration]

--Fichtre! pensa-t-il, voilà qui devient inquiétant... Si cela continue
dans les mêmes proportions, la journée de demain ne s'écoulera pas sans
catastrophe.

Et il ajouta avec philosophie:

--Après tout, à quoi bon s'inquiéter? S'il est écrit là-haut que je ne
dois point revoir le boulevard Montparnasse et que mes jours doivent se
terminer au fond d'un océan martien... j'aurai beau dire et beau faire,
il faudra bien que ma destinée s'accomplisse.

Et, sur cette belle pensée, il s'allongea aux côtés de Gontran et de
Farenheit qui, accablés de fatigue, ronflaient déjà, insouciants du
péril qui les menaçait.

D'ailleurs, n'était-il point sage à eux de mettre en pratique le
proverbe d'après lequel «qui dort dîne»; la pénurie du garde-manger leur
faisait un devoir de chercher dans le sommeil l'oubli de leurs
tiraillements d'estomac.

* * *

Ils furent réveillés par un cri que poussa tout à coup Ossipoff.

--Terre! terre!

En un clin d'œil, ils furent sur pied et coururent au vieillard qui se
tenait immobile, la lunette braquée sur l'horizon.

L'aube se levait et, au loin, à travers la brume légère qui flottait à
la surface des eaux, une ligne grisâtre, indécise, barrait l'horizon.

--Sauvés!... nous sommes sauvés! hurla Farenheit en se jetant dans les
bras de Fricoulet.

Celui-ci, peu sensible à l'étreinte formidable de l'Américain, le
repoussa rudement, en disant d'un ton de mauvaise humeur:

--Vous me semblez vendre la peau de l'ours avant de l'avoir jeté à
terre, mon cher sir Jonathan... la contrée que vous apercevez là-bas et
qui ne peut être que le continent de Noachis, se trouve encore à une
quarantaine de kilomètres d'ici.

--Et avant que nous ne l'ayons atteint, continua Gontran qui arrivait
après s'être livré à un nouvel arpentage, l'îlot sera réduit à sa plus
simple expression.

--Combien d'enjambées? demanda Fricoulet.

--Cent vingt-quatre, répondit le jeune comte.

--Et il n'est que cinq heures du matin, murmura l'ingénieur d'un ton
accablé.

On absorba une dose de liquide nutritif, la dernière, puis on demeura
immobile, figé dans une muette contemplation de cette terre vers
laquelle on dérivait avec une désespérante lenteur.

Vers midi, on avait fait une vingtaine de kilomètres et déjà, à l'aide
de la lunette d'Ossipoff, on distinguait vaguement la côte basse et
déchiquetée du continent tant désiré.

--Il me semble que nous avançons plus rapidement, dit Farenheit.

--Preuve que notre îlot diminue de surface, répondit l'ingénieur.

Maintenant, en effet, les Terriens se trouvaient réunis sur une
plate-forme rocailleuse qui ne mesurait pas plus de dix mètres de long
sur quatre mètres de large.

--N'y aurait-il aucun moyen d'activer notre marche? demanda M. de
Flammermont, une voile par exemple?

--Et avec quoi voudrais-tu fabriquer une voile? dit Fricoulet.

--Avec nos habits, notre linge...

--Il faudrait pouvoir les réunir les uns aux autres; et puis, le sol qui
nous porte est encore trop lourd pour pouvoir obéir à l'impulsion du
vent.

Farenheit frappa du pied avec fureur.

--Alors...



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