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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Gay, Sophie / Ellénore, Volume II
(This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica))







SOPHIE GAY


ELLNORE

II




PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
LA LIBRAIRIE NOUVELLE


1864




I


En cdant aux nombreuses sollicitations des lecteurs, curieux de savoir
la fin de l'histoire d'Ellnore, de cette vie commence sous l'influence
de tant d'vnements romanesques, de tant de sentiments passionns, je
ne me dissimule pas l'impossibilit d'en soutenir l'intrt. Comment le
rcit des sensations d'un coeur dj fltri par de longues souffrances,
des rves d'une imagination tant de fois due aurait-il l'attrait de la
peinture exacte des tourments d'un coeur naf, ignorant du mal, dupe par
la loyaut, victime par innocence?

Non, les consquences d'une fausse position dans le monde sont trop
prvues pour avoir le piquant des faits qui l'ont amene; mais,
peut-tre le tableau de la socit de cette poque, dont nulle autre ne
saurait donner l'ide, sera-t-il assez attachant pour faire supporter la
simplicit du sujet.

Assez d'historiens plus ou moins vrais, plus ou moins loquents, se sont
chargs de transmettre la postrit les grands vnements de ce rgne
de gloire. Je me borne constater l'effet qu'ils produisaient sur les
diffrents salons de Paris, que le deuil de la noblesse, la misre
des anciens riches, la perscution de toutes les clbrits passs et
prsentes n'empchaient pas d'exercer cette influence toute spirituelle
qui a t si longtemps une puissance dans notre pays.

Madame de Stal a donn, dans ses _Considrations sur la rvolution
franaise_, une esquisse de la socit de Paris, telle qu'elle tait
lorsque la vigueur de la libert se runissait, ainsi qu'elle le dit,
toute la grce de la politesse chez les personnes, et que les hommes
du tiers tat, distingus par leurs lumires et leurs talents, se
joignaient ces gentilshommes plus fiers de leur propre mrite que de
leurs anciens privilges, dans le temps o les plus hautes questions que
l'ordre social ait jamais fait natre taient traites par les hommes
les plus capables de les entendre et de les discuter; mais cette
poque, o sauf la disposition des esprits, tout tait encore sa
place; o l'on discutait sur les diffrents partis de l'Assemble
constituante avec la mme chaleur qui animait l'anne d'avant les
disputes entre les voltairiens et les sides du citoyen de Genve, la
conversation avait conserv cette lgance aristocratique, cette
ironie implacable dont la terreur de l'chafaud, ou le pouvoir d'un
gouvernement tout militaire, devaient seuls triompher.

Alors, les vainqueurs et les vaincus, se faisant une guerre loyale sans
se douter qu'en suivant des routes diffrentes ils marchaient vers le
mme prcipice, causaient ensemble avec l'espoir commun de se ramener
rciproquement leur opinion. Sorte d'illusion qui maintient l'urbanit
dans les discussions et ne leur permet pas d'arriver ce point
d'loquence o la vrit l'emporte sur l'intrt personnel.

Depuis la chute du rgne de la guillotine, le bourreau et la victime,
se rencontrant sans cesse dans le mme salon, forcs, par des
considrations imprieuses, de se supporter, de se parler mme, ils
devaient ncessairement se crer un nouveau langage, de manires qui,
sans manifester le juste ressentiment des uns et la haine des autres,
taient toute ide de conciliation, et donnaient leurs discours la
rudesse de l'indpendance et leurs plaisanteries l'amertume de la
satire.

L devait se perdre ce dsir mutuel de se plaire qui engageait autrefois
le causeur prodiguer toutes les richesses de son esprit pour le seul
bonheur d'tre cout; l devait expirer cette bienveillance intresse
qui encourage et double les facults en tous genres.

L devait finir ce marivaudage galant qui avait longtemps suffi aux
amours de salon; l devait s'vanouir cette gaiet sans sujet qui
faisait l'envie des _loustics_ allemands et de l'_humour_ anglaise.

La gravit politique, la mlancolie shakspearienne s'emparrent des
jeunes esprits, et il en rsulta une opposition entre les nouveaux
gots, les nouvelles moeurs et l'ancien caractre des Franais, qui a
dur assez longtemps pour mriter d'tre constate, et qui peut servir
de transition la peinture de nos moeurs prsentes, si dramatiquement
retraces par nos grands romanciers modernes.

Nous avons laiss Ellnore chez madame Talma au moment o Adolphe de
Rheinfeld venait d'y entrer.

Il avait quitt une petite cour d'Allemagne o sa famille s'tait
rfugie lors des perscutions religieuses, pour visiter la France dont
la rvolution l'intressait; mais bientt, retenu par la difficult de
franchir les frontires, sous peine d'tre arrt comme migr, par le
dsir de constater ses droits de citoyen franais, et plus encore par
l'attrait de la socit spirituelle qui l'avait accueilli, il s'tait
dcid vivre Paris; c'tait la vraie patrie de son esprit, dont la
finesse, l'ironie, la profondeur, la gaiet, n'auraient obtenu autant de
succs dans aucun autre pays.

--Comment trouvez-vous mon cher Adolphe, dit voix basse madame Talma
en se penchant vers Ellnore, pendant que M. de Rheinfeld rpondait
MM. Riouffe et Chnier, qui taient assis de l'autre ct de la
chemine.

--Mais je n'ose trop vous l'avouer, rpondit Ellnore; il est, je crois,
un des amis que vous prfrez!...

--Oh! vous pouvez dire le plus cher... car il est si aimable!...

--Alors, je suis forc de le trouver charmant, reprit en souriant
Ellnore.

--Non, vraiment, je ne suis pas si exigeante, et d'ailleurs je sais
l'effet qu'Adolphe produit la premire vue, sa grande taille un peu
dgingande, sa figure ple, ses cheveux d'tudiant de Gottingen, ses
bsicles et son air moqueur le font prendre tout d'abord en excration.
J'ai prouv cela comme vous; mais comme moi aussi, vous subirez
l'influence de son esprit, de sa grce irrsistible, et vous le
trouverez ravissant en dpit de tout ce qu'il a de dsagrable.

--Savez-vous bien que vous en faites un homme fort dangereux; car on ne
peut aimer qu'avec passion celui qui dplat?

--Aussi l'aime-t-on passionnment. Demandez madame de Seldorf?

--Quoi! cette femme entoure de tant d'adorations? qui sa clbrit
tient lieu de beaut? Cette femme dont m'a tant parl le comte de
Narbonne, et qui le rendait amoureux fou, elle le dlaisserait pour ce
monsieur-l?... C'est difficile croire.

--Cela est vrai pourtant; mais je comprends votre tonnement; nous
sommes, nous autres Franaises, les seules femmes du monde chez qui
l'amour s'introduit par les oreilles plutt que par les yeux. En
Angleterre, l'homme le plus spirituel qui n'est pas tir quatre
pingles, s'il n'a pas avant tout la tenue d'un gentleman, n'a aucune
chance de plaire. En Espagne, pour tre aim, il faut tre noble. En
Italie, il faut tre beau. En Allemagne, il faut tre riche. En France
seulement, il faut avoir de l'esprit; mon cher Adolphe en est la preuve.

--Je regrette moins de n'tre point Franaise, car mon culte pour
l'esprit ne saurait aller si loin.

En ce moment Chnier interrompit sa conversation pour demander madame
Talma si elle ne consentirait pas venir le lendemain soir la reprise
de _Charles IX_.

--Pour applaudir mon infidle? En vrit, c'est me supposer trop
d'hrosme, rpondit-elle.

--Est-ce qu'une femme de votre supriorit prend garde ces choses-l?
N'tes-vous pas ce que Talma honore le plus?

--Je le crois, mais pour me contenter de son estime, il aurait fallu ne
pas avoir eu mieux, et quand je le vois sublime et accabl sous le poids
des applaudissements que son talent excite, je rentre chez moi fort
triste. C'est une faiblesse qui va trs-mal, j'en conviens, avec ce
caractre de _Romaine_ qu'il vous plat de m'accorder; mais les Romaines
aussi taient jalouses.

--Quand la rivale en valait la peine, dit Riouffe, en pensant flatter
madame Talma, par cette rflexion ddaigneuse.

--Elles en valent toujours la peine, reprit celle-ci; qu'importe
leurs qualits, leurs agrments, elles les ont tous, puisqu'elles sont
prfres. Au reste, je suis juste, et comme je veux que madame Mansley
ne prenne pas de moi une ide ridicule, je vous dirai qu'en pousant un
homme beau, clbre, et beaucoup plus jeune que moi, je ne me suis
pas fait d'illusion sur le sort qui m'attendait, mais j'esprais
qu'il s'accomplirait moins vite, et que je le supporterais plus
courageusement; il en est de l'infidlit comme de la mort: plus on la
prvoit, plus elle est cruelle.

M. de Rheinfeld, touch du sentiment douloureux qu'exprimait alors le
visage de madame Talma, s'empressa de ramener la conversation sur les
intrts politiques.

L'arrive de la marquise de Condorcet n'en changea pas le sujet. Elle
mla son avis aux questions les plus graves, et fut coute par Ellnore
avec toute l'attention qu'on prte aux personnes clbres.

Madame de Condorcet l'tait plus d'un titre. Sa beaut, plus svre
qu'attrayante, l'avait fait surnommer par Chnier la _Junon_ des
philosophes; et le talent de son mari, les opinions rpublicaines dont
il avait pri victime, le noble courage qui l'avait port se livrer
aux terroristes plutt que d'exposer leur fureur la personne qui lui
avait donn asile, rejetait sur sa veuve un extrme intrt.

Les malheurs historiques qui ont eu un grand retentissement dans la
socit restent souvent plus vifs dans la mmoire des indiffrents que
dans celle des familles qui les ont longtemps pleurs. Cela est facile
expliquer. Il faut mourir ou se distraire momentanment de ses regrets,
lorsqu'ils sont de nature dvorer la vie. Leur part est encore assez
grande dans la solitude des jours et dans l'insomnie des nuits. On ne
les porte dans le monde qu' la condition de ne les pas montrer.
Mais l'indiffrent aux yeux duquel vous n'avez de prix que par votre
dsespoir, ne vous pardonne pas de l'avoir laiss amortir par le temps,
et vous fait un crime de vos efforts le lui cacher.

Ellnore commit cette injustice, et tout au souvenir du sjour de M. de
Condorcet dans les carrires, o il avait souffert la faim; de ce petit
livre latin qui avait t le dlateur du marquis, de son courage se
laisser mourir d'inanition pour se soustraire l'chafaud; Ellnore
s'tonnait que sa veuve pt parler d'autre chose.

Cependant la belle Sophie de Condorcet avait un air imposant qui allait
fort bien son nom et ses malheurs. Son srieux lui tenait lieu
de tristesse; et ses amis seuls savaient que sa gravit n'tait pas
invincible.

--Puisque vous venez ici en solliciteuse, dit part madame Talma
Ellnore, il faut vous rsigner tre un peu coquette, c'est l'unique
moyen d'attendrir nos farouches rpublicains. Chnier, par exemple, vous
saurait gr d'un petit mot sur sa dernire tragdie.

--Sur _Timolon_, rpondit Ellnore, je croyais que c'tait lui rendre
service que de n'en rien dire.

--Il ne tient pas ces sortes de dlicatesse, reprit en souriant madame
Talma. Vantez-le, n'importe comment. C'est l'homme du monde le plus
sensible l'loge, surtout lorsqu'il sort d'une jolie bouche.

--Je ne saurais; il a l'air trop ddaigneux.

--Ah! si vous en tes encore croire aux airs, vous ne parviendrez
rien de ce que vous voulez. Apprenez donc, ma chre enfant, qu'on se
donne toujours l'air du caractre le plus oppos au sien; par exemple,
Chnier, qui affecte des principes antimonarchiques, et nous crit des
odes spartiates, est marquis dans l'me; il fait faire antichambre chez
lui aux _sans-culottes_, comme les courtisans faisaient antichambre chez
le prince de Rohan. C'est toujours les mmes souplesses d'une part, les
mmes airs protecteurs de l'autre. Les rvolutions dplacent les
choses et les gens, mais ne les changent pas de nature. Chnier est
n aristocrate; la peur des cachots et de la guillotine l'a fait
rpublicain. N'allez pas en rien conclure contre sa bravoure. Il a
prouv, dans plus d'une circonstance, qu'il savait porter l'pe d'un
gentilhomme; mais on en a vu d'aussi braves que lui flchir devant
l'chafaud: il n'y a que nous autres femmes qui n'y prenions pas garde.
C'est qu'il menaait d'ordinaire ceux que nous aimions plus que la vie.
Vous tes l pour le prouver, car le moment de votre arrive ici fut
bien mal choisi; mais votre courage a t rcompens: ne vous en
faites pas un droit pour commettre la moindre imprudence. La chute de
Robespierre n'a pas entran celle de tous ses amis, et ce qu'il en
reste est sans piti pour les partisans de l'ancien rgime. On sait que
vous en recevez plusieurs. Eh bien, dans leur intrt mme, faites-vous
des amis parmi les ntres. Il y en a de dignes d'une prfrence.

--Je n'en doute pas, reprit Ellnore, puisqu'ils sont honors de
la vtre; mais vous me permettrez, madame, de m'en tenir votre
protection.

En disant ces mots, Ellnore se retira.




II


--Quelle ravissante personne! s'crirent la fois M. Riouffe et
Maillat Garat ds que madame Mansley eut quitt le salon. Elle est
Irlandaise, dites-vous? mais elle parle franais sans le moindre accent,
et avec une dlicatesse d'expression ordinairement impossible aux
trangers.

--C'est qu'elle a t leve en France, rpondit madame Talma.

--Ah! racontez-nous son histoire, dit Riouffe. Si jeune qu'elle soit,
elle a dj d faire des passions.

--Sans compter la vtre, car vous me paraissez dcid l'adorer,
interrompit Chnier.

--Ma foi, si j'tais plus aimable, je tenterais sa conqute.

--Tentez toujours; les femmes ont des caprices si bizarres.

--Non, Riouffe n'a pas de chances, dit Garat: sa conversation est trop
lgre. La pruderie de madame Mansley s'en effaroucherait trop vite.

--Elle est prude? dit Chnier. J'aurai d le deviner. Elle doit tre
fire aussi. Son rang l'y oblige, ajouta-t-il d'un ton moqueur. Mais
tout cela n'empche pas qu'elle ne soit fort jolie, et ne draisonne
srieusement avec beaucoup d'esprit.

Alors il s'engagea une sorte de combat entre les admirateurs et les
dtracteurs d'Ellnore, qui dplaisait visiblement la matresse de la
maison, et qu'elle voulut terminer en disant:

--Vous tes tous galement exagrs dans votre opinion sur madame
Mansley. Je suis certaine que celle d'Adolphe, qui garde le silence, est
la seule raisonnable. Voyons, que pensez-vous de cette belle Ellnore?

--Moi, madame, rpondit Adolphe avec l'air d'un homme qu'on veille en
sursaut. Je ne l'ai pas vue.

--Quoi; vous n'avez pas vu cette femme charmante dont nous parlons
depuis une heure?

--J'ai de mauvais yeux... vous le savez... J'tais plac loin d'elle...
je ne l'ai pas regarde...

--Voil une insouciance qui pourra vous coter cher, mon ami, si jamais
on la raconte celle qu'elle offense, dit madame Talma. Ce sont de ces
fautes que la meilleure des femmes punit comme un crime.

--Lorsqu'on lui en fournit l'occasion; mais...

--Elle se trouve toujours, interrompit Chnier, et je vous prdis
qu'avant peu...

--Je ne crois point aux oracles; les vtres surtout ont beaucoup perdu
de leur crdit depuis qu'ils m'ont prdit le triomphe de la rpublique
en France sur tous les autres gouvernements; je la vois tourner de jour
en jour au despotisme militaire, et je ne doute pas que dans le nombre
de vos jeunes conqurants il ne se trouve un futur Csar.

--C'est possible, dit Riouffe, mais la race des Brutus n'est pas encore
teinte.

--A quoi servent-ils? reprit Chnier, prparer le rgne d'un Tibre.
En vrit, j'aimerais autant celui d'un cardinal de Richelieu.

--Esprons mieux que tout cela, dit madame Talma; la libert nous cote
assez cher pour la dfendre contre toute espce de tyrannie, mme celle
de la gloire. Et puis n'tes-vous pas l pour plaider sa cause? Les
tournois de la tribune ont aussi leurs vainqueurs, et les couronnes de
chne valent bien celles de laurier.

Adolphe ayant ainsi ramen la conversation sur les intrts politiques.
Il n'aurait plus t question d'Ellnore, si le vicomte de Sgur n'tait
arriv en disant:

--Je croyais madame Mansley ici?

--Elle y tait il y a peu de moments, dit madame Talma.

--Ce sont vos discussions politiques qui l'auront fait fuir. Vous avez
la rage de vouloir gouverner chacun votre manire; aussi Dieu sait
comme cela va. Ce n'est pas que ses ides anglaises sur la libert
la mode soient meilleures que les vtres, et qu'elle les soutienne avec
moins d'enttement; mais elles ont un faux air de raison qui ne leur
permet pas de supporter vos folies; je l'avais prvu, elle sera partie
d'ici rvolte.

--J'en serais dsol, dit Riouffe, car je me fais une grande joie de
la revoir, et s'il ne fallait pour cela que se dguiser en Venden, je
n'hsiterais pas un instant, au risque d'tre trait comme ce pauvre
Charrette... Mais vous qui la connaissez depuis longtemps, dites-nous,
je vous prie, ce qu'il faut croire de tout ce qu'on en raconte. Les uns
prtendent que c'est la chaste victime d'un de nos rous de l'ancienne
cour, et qu' ce titre elle mrite la protection de tout bon patriote;
les autres la rangent dans la classe des femmes tout simplement lgres,
et l'accusent de vouloir rehausser ses faiblesses par l'aristocratie de
ses choix. Cela serait fort dcourageant pour un bourgeois de ma sorte.
Par grce! clairez-nous sur ce qu'il en faut penser.

Alors le vicomte de Sgur raconta comment il avait vu pour la premire
fois Ellnore, encore enfant, chez la duchesse de Montvreux; que
c'tait la fille d'un officier irlandais; qu'aprs s'tre engage
d'lever Ellnore comme son enfant, la duchesse en tait devenue
jalouse, au point de la forcer quitter sa maison pour accepter l'asile
que lui offrait le marquis de Croixville; il parla de son enlvement
et de son faux mariage avec le jeune marquis de Rosmond; de la manire
cruelle dont elle avait appris que le contrat, la crmonie nuptiale,
tout n'avait t qu'une comdie; que son enfant n'tait pas lgitime;
qu'il existait une vritable marquise de Rosmond, et que la pauvre
Ellnore dshonore sans avoir jamais manqu l'honneur, malheur
dont la profonde estime et l'attachement dvou de M. de Savernon ne
parvenait point la consoler. Chacun se rcria sur la fatalit de sa
destine, sur le romanesque de ses aventures; M. de Rheinfeld seul ne
mla aucune de ses rflexions toutes celles qui interrompirent le
narrateur. Et pourtant il tait facile de voir que le rcit captivait
entirement l'attention d'Adolphe.

--Que faut-il conclure de tout cela? demanda Garat.

--Qu'habitue tre trompe, elle ne demande pas mieux que de l'tre
encore, dit Chnier.

--Oh! si j'en tais sr, j'irais l'instant mme me jeter ses pieds,
dit Riouffe.

--- Eh bien, vous pourriez y rester longtemps, car j'en connais d'aussi
aimables que vous, reprit le vicomte de Sgur, qu'elle laisse soupirer
sans la moindre piti de leur peine. C'est une femme trange, qui a tout
ce qui fait le bonheur: la beaut, la jeunesse, l'esprit, la fortune, et
qui ne sera jamais heureuse.

--Vous verrez qu'elle aura plac son amour sur quelque sot, dit M. de
Rheinfeld avec un sourire amer.

--Non; elle a bien une passion malheureuse, mais personne n'en est
l'objet.

--Serait-elle avare? demanda madame de Condorcet.

--Plt au ciel! On aurait un moyen sr de la sduire, mais il n'est au
pouvoir de qui que ce soit de satisfaire son ambition. Elle est la
poursuite d'un bien qu'on usurpe souvent, mais qu'on ne rattrape jamais;
elle a la manie de la considration, et vous comprenez qu'on n'y arrive
gure par le chemin qu'elle a pris, ou plutt en sortant du gouffre o
le sort l'a jete. Mais le ciel s'amuse souvent djouer l'effet de
tous ses dons par un got dsordonn pour l'impossible. Voyez plutt
madame de Seldorf, toute l'Europe est aux pieds de son esprit; on va
jusqu' parler de son gnie. Eh bien, cela ne lui suffit pas, elle veut
qu'on la trouve belle.




III


Au nom de madame de Seldorf, Adolphe fit un mouvement qu'il rprima
aussitt, se promettant de venger plus tard la baronne d'un reproche
malheureusement trop bien fond; il eut recours l'influence qu'il
exerait volont sur la conversation, et l'amena sur le burlesque
des mtiers adopts par plusieurs des victimes de la Rvolution pour se
soustraire la misre.

Il parla du comte de R..., qui donnait des leons de guitare sans savoir
une note de musique; de la marquise de F..., qui tenait une pension
bourgeoise o les hommes dnaient gratis, et ne payaient que le souper,
et il finit par demander au vicomte si son commerce de vieux meubles
tait aussi lucratif.

--Il devient chaque jour meilleur, rpondit M. de Sgur sans se
dconcerter, surtout depuis que nos parvenus tournent l'aristocratie:
ils veulent tous des meubles d'migrs, et nous savent trs-bon gr
de les avoir sauvs de leur propre pillage. J'ai vendu ce matin
mon ancienne fruitire un meuble complet tout en damas jaune, et qui
figurera merveilleusement dans le grand appartement qu'elle vient
de louer sur les boulevards, pour y recevoir ce qu'elle appelle sa
_compagnie_; elle compte y donner de beaux bals, suivis d'excellents
soupers, le tout pay avec les bnfices des petits accaparements de
grains tents par son mari avec beaucoup de succs. Ah! c'est une femme
de joyeuse humeur, et pas du tout fire, car elle m'a invit son
prochain bal.

--Et vous irez?

--Pourquoi pas? Je suis sr de n'y tre pas connu, et je ne suis pas
fch de voir comment ce monde-l s'amuse.

--Mais vous lui ferez, je pense, le sacrifice de vos ailes de pigeon
poudres frimas, dit madame de Condorcet.

--Non, vraiment! ces ailes-l ne se sont pas plies devant la
guillotine, je ne vois pas pourquoi elles s'abattraient devant ma riche
fruitire.

--Vous aurez bientt une occasion de les placer avantageusement, dit
madame Talma, car on prtend que le perruquier Clnard va donner une
fte superbe, ce bel htel de Salm qu'il a achet presque pour rien de
la nation, qui l'avait encore eu meilleur march.

--Certes, j'irai sa fte, si le citoyen Clnard daigne me mettre
sur sa liste en qualit d'ancienne pratique. Je vous affirme que ces
soires-l sont fort divertissantes de plus d'une manire. D'abord, il
y a un luxe de fleurs, une nouveaut d'ameublements et de parures dont
l'effet ne peut se peindre. Figurez-vous le boudoir d'Aspasie, rempli
de Grecques plus belles les unes que les autres, et d'une beaut
incontestable, car leurs tuniques sont drapes avec tant d'art, qu'on
devine tous les attraits qu'elles ne montrent pas. Ce sont autant de
statues animes qui semblent tre descendues de leur pidestal pour
recevoir de plus prs les adorations des humains; mais quels humains,
bon Dieu! et que leur costume, leur ton, leurs manires sont peu en
harmonie avec la grce de cet essaim de desses! Je voyais hier la
belle madame Tallien ct d'un incroyable gilet frang, cravate
cornes, badine en massue; elle avait l'air d'Hermione causant avec un
escamoteur franais.

--Mais c'en tait peut-tre bien un aussi...

--Non, vous le connaissez tous. C'est un homme trs comme il faut, mais
pour qui la mode est une religion. Il la suit dans tout ce qu'elle a de
plus extravagant. Si son titre lui avait permis de se montrer sous
le rgne des sans-culottes, il n'aurait pu s'empcher d'imiter leur
non-costume. C'est sa folie.

--Elle est moins courageuse que la vtre, dit madame Talma, et vous
vivrez dans notre histoire, rien que pour avoir travers le temps de
la Terreur, coiff et vtu comme vous l'tiez aux petits soupers de
Trianon. Il a fallu bien moins d'hrosme pour triompher de Robespierre.

Chnier revendiqua une part dans cet loge. En effet, il avait conserv
sa grande coiffure de l'ancien rgime, en dpit du nouveau; mais il
avait tant contribu l'tablissement de ce dernier par ses discours
la tribune, que ses phrases rpublicaines avaient obtenu grce pour sa
frisure de royaliste; aussi le vicomte de Sgur ne se refusa-t-il point
le plaisir de lui dire en riant:

--Sans doute il y a du mrite garder son plumage, mme en changeant
de langage; mais vous conviendrez que j'ai toujours gard les paroles de
mon air.

--Ah! c'est un fait incontestable, dit Riouffe, et qui prouve que le
jeu des rvolutions ressemble tous les autres. Il ne s'agit pas de
les bien jouer, mais d'avoir la chance. On en a tu vingt mille de moins
aristocrates que le vicomte.

--C'est qu'on ne m'a pas fait l'honneur de me croire dangereux. Mais,
comme on pourrait se raviser, et qu'il reste encore beaucoup d'amateurs
des journes de septembre, je vous supplie de me laisser jouir le plus
longtemps possible du ddain de nos Brutus. J'aime la vie, surtout
depuis que je suis oblig de gagner la mienne en faisant le mtier de
brocanteur. Et puis je suis curieux de savoir o tout cela nous mnera.
J'ai dans l'ide que si le ciel m'accordait encore une dizaine d'annes,
je vous verrais tous plus royalistes que moi.

A ces mots, de grands clats de rire se firent entendre. On traita la
prdiction de rve insens. Le gnral Bernadotte, qui arriva juste
au moment o elle excitait la gaiet gnrale, s'en divertit plus que
personne, et raconta plusieurs traits de notre arme rpublicaine, qui
dmontraient assez sa haine contre les tyrans, et ne laissa pas douter
d'une rvolte sanguinaire contre le premier qui tenterait de s'emparer
du pouvoir.

--Bons soldats! disait le vicomte de Sgur en haussant les paules;
mais ce sont des esclaves ns, qui obissent comme des ngres, sans oser
demander pourquoi et pour qui on les fait tuer. Leur gnral est leur
roi; et le premier de vous qui le voudra s'en fera couronner sans la
moindre opposition.

Bernadotte se rcria tellement sur l'absurdit de cette sentence,
et chacun la trouva si extravagante que le vicomte, accabl sous les
moqueries de tout le monde, en fut rduit se retirer, en disant
humblement:

--Je n'ai pas la prtention de passer pour un oracle, mais c'est ainsi
que les plus vrais ont t reus.




IV


En rentrant chez elle, Ellnore trouva M. de Savernon qui l'attendait.

--Eh bien, dit-il, pendant qu'elle tait son chle, qu'avez-vous obtenu
de tous ces coquins-l?

--Ah! pouvez-vous traiter ainsi des gens qui nous devons tout, et sans
lesquels vous seriez exil de France!

--C'est vous seule que je veux devoir ce service, je ne veux pas
savoir qui vous l'a rendu pour n'tre pas oblig de partager ma
reconnaissance entre l'amour et la haine, car je devrais cent fois la
vie tous ces jacobins, que je ne pourrais m'empcher de les har.

--Grce au ciel, les jacobins dont vous parlez ne sont plus
tout-puissants, et les patriotes qui leur ont succd ne demandent qu'
rparer les maux causs par Robespierre et ses sides.

--Dites plutt qu'ils affichent une sorte de modration pour mieux
consolider leurs lois rpublicaines, et ramener ainsi le rgne du peuple
souverain. Quels taient les coryphes de ce noble parti, les Manlius
qui se pavanaient ce soir chez madame Talma.

--Le vicomte de Sgur, rpondit avec malice Ellnore.

--Oh! celui-l n'est pas des leurs, et l'on ne conoit pas sa
complaisance souffrir leur socit.

--C'est sans doute qu'il la trouve spirituelle; car vous le connaissez,
son ancien amour pour madame Talma, tout ce qu'il lui doit pour l'avoir
protg contre les prils les plus imminents, ne lui feraient pas
supporter volontairement une conversation ennuyeuse.

--Oui, j'admire sa bonne grce sourire ces fiers Spartiates, ces
hros de la libert, qu'il voudrait voir pendus; mais je ne saurais
l'imiter. La vue de ces gens-l me fait horreur.

--Vous confondez tort, vous dis-je, les partisans de la libert avec
les chefs de la Terreur. Les premiers se sont laiss dpasser par les
seconds. Voil leur seul crime; et la plupart en ont dj t punis par
la mort. Ce triste exemple, et la fidlit de ceux qui restent attachs
aux opinions qui deviennent tous les jours plus difficiles soutenir
doivent leur assurer l'estime de tous les partis.

--Oh! j'en connais un qui ne leur pardonnera jamais d'avoir dmantibul
le plus doux des gouvernements pour nous mener au plus froce.

--En ce cas, pourquoi avoir recours eux?

--Par la mme raison qu'on se sert d'un couteau qui a dj bless plus
d'une fois, et qu'un gnral a recours des espions pour surprendre
l'ennemi, mais il n'en fait pas sa socit; et j'avoue que je serais
dsol d'tre expos rencontrer chez vous ces messieurs de la
Rpublique; cela ne m'empche pas de rendre justice leur esprit; celui
de M. de Rheinfeld surtout m'a paru des plus piquants.

--Ah! vous le connaissez? dit Ellnore avec tonnement.

--Oui, j'ai dn plusieurs fois avec lui chez la baronne de Seldorf;
c'est le hros de son salon, et ce n'est pas par une galanterie servile
qu'il se maintient dans la prfrence de cette femme clbre, car il
la contrarie tout propos, mais juste ce qu'il faut pour animer son
amour-propre et redoubler son loquence. Rien n'est si amusant que leurs
attaques rciproques; on croirait, la chaleur de leurs discussions,
la malice de leurs plaisanteries, au mordant de leurs pigrammes, qu'ils
vont se brouiller pour toujours: bien au contraire, ils n'en sont que
mieux ensemble.

--Cela se comprend. Quand les coeurs sont d'accord, les esprits peuvent
se combattre impunment.

--Leurs coeurs? Je ne crois pas qu'ils soient pour rien dans tout cela;
ce qui ne les empchera pas d'tre trs-fidles l'un l'autre: les
chanes de l'amour-propre sont plus solides que celles de l'amour,
dit-on, et comme ils se connaissent rciproquement plus d'esprit qu'
personne au monde, ils ne se laisseront pas chapper. On tient toujours
ce qu'on ne peut remplacer.

--Mais si j'en crois les amis de la baronne, elle ne se contente pas des
suffrages de M. de Rheinfeld.

--Sans doute elle les veut tous, elle sait trop bien qu'elle leur doit
son amour, et qu'un peu moins admire par le monde dans ce qu'elle a de
suprieur, M. de Rheinfeld ne verrait plus que la beaut qui lui manque.
Ah! vous ne saurez jamais combien il est difficile de se faire aimer
quand on n'est pas jolie!

--Pourtant les exemples ne sont pas rares. Madame de Bourdic, madame
Fanny de Beauharnais sont encore l pour prouver...

--Que la petite vanit de voir sa complaisance et ses infidlits
clbres dans de jolis vers de boudoirs, peut donner le courage de
se consacrer quelque temps une femme laide, voil tout; mais ces
amours-l ne font point de dupes, pas mme parmi les gens qui en
paraissent le plus domins. L'illusion n'entre pour rien dans leur
attachement, c'est ce qui en assure la dure.

--Celui de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf est fond sur des
motifs plus graves; il y a tant de prestige dans une grande supriorit!

--Aussi est-il fier de sa conqute, et ne se donne-t-il parfois des airs
d'inconstance que pour empcher le sentiment de la baronne de s'endormir
dans la scurit.

--Ah! vous le croyez capable d'un si misrable calcul?

--Et de bien d'autres, vraiment; mais ne me demandez pas ce que je pense
de vos rvolutionnaires; je me reconnais injuste envers ceux qui valent
quelque chose; j'ai trop vu les autres l'oeuvre. Il en est rsult une
antipathie pour tous, que je ne saurais vaincre; heureusement, j'ai peu
l'occasion de les voir.

--Parce que vous ne rendez pas madame Talma les visites que vous lui
devez; et c'est un tort qui touche l'ingratitude.

--J'en conviens, mais je m'en donnerais un plus grand en lui montrant
mon aversion pour ses amis. Quant elle, vous savez combien j'aime la
trouver chez vous et lui parler de ma reconnaissance. Ce n'est pas que
j'ignore ses lans patriotiques et sa prdilection pour les nouvelles
ides, mais je les lui pardonne en faveur de leur tnacit; car du
temps de ce vieux prince de Soubise, dont elle a hrit, elle amusait la
socit du prince par des pigrammes sur les travers de la noblesse,
et par ses prdictions sur les malheurs que tant d'abus attiraient
aux premires familles de France. En l'appelant la _Cassandre_ de la
Rvolution, hlas! on ne pensait pas dire si juste!

--Puisse-t-elle tre encore doue de la mme puissance, car elle m'a
prdit ce soir le prochain retour de votre soeur Paris.

--Quoi! Siys consentirait...

--Oui, se rendre caution, prs des autorits rgnantes, de la famille
dont il sollicite la radiation. Vous voyez qu'il y a du bon dans ces
monstres-l.

--Ah! qui pourrait vous voir, vous entendre, et ne pas faire tout ce que
vous dsirez? s'cria M. de Savernon, en baisant la main d'Ellnore.

Cet entretien prouva madame Mansley l'impossibilit d'amener jamais M.
de Savernon supporter la socit des gens d'une opinion contraire
la sienne, malgr les obligations qu'il pourrait leur avoir. Elle se
rsigna porter elle seule tout le poids de la reconnaissance due
de si minents services. Noble dtermination qui ajouta encore
l'embarras de sa situation et partagea sa vie journalire entre les deux
socits les plus opposes.

A mesure qu'un personnage de l'ancien rgime obtenait la faveur de
rentrer en France, M. de Savernon l'amenait chez madame Mansley, o
son titre d'exil ruin lui attirait un accueil gracieux, et quand elle
avait fait les honneurs de son modeste dner au prince de Poix, au duc
de Duras, au comte Charles de Noailles, au vieux duc de Laval, elle
allait finir sa soire chez une des amies de nos grands publicistes. L,
sduite par l'attrait de tant d'esprit suprieurs, elle se flicitait
du sentiment qui l'obligeait se montrer bienveillante envers eux,
et voyait avec plaisir les plus influents lui fournir chaque jour un
nouveau motif de reconnaissance.

Elle rencontrait souvent chez madame Talma et chez la marquise de
Condorcet une jeune femme que la reconnaissance y attirait aussi, et
dont le mari tait sorti de prison par suite des dmarches d'Ellnore
auprs des rpublicains qu'elle voyait habituellement chez ces dames.
Madame Delmer, que la Rvolution avait saisie au moment o les jeunes
filles commencent penser, et qui faillit en tre plus d'une fois
victime, s'tait leve dans l'admiration des ides philosophiques qui
l'avaient enfante et dans l'horreur des atrocits dont elle venait
d'tre le prtexte. Afflige d'une imagination exalte, madame Delmer
s'enflammait au rcit de tous les traits de dvouement et d'hrosme
si communs alors dans tous les partis, et en divinisait les hros, sans
s'informer seulement de l'opinion qui les avait fait agir. Pourtant
une prdilection trs-marque pour la politesse lgante des fidles
de l'ancienne cour, sans diminuer son got pour les illustrations
nouvelles, lui faisait rechercher la socit des premiers: sorte de
plaisir qui pouvait passer alors pour une bonne action; car les migrs
rentrs taient pauvres et suspecte au gouvernement.

Madame Delmer frappe de la beaut, de l'esprit d'Ellnore, et plus
encore des malheurs qui la plaaient dans une fausse position, se prit
d'amiti pour elle, l'admit parmi les gens distingus qu'elle recevait,
et dont le plus continuellement aimable tait le clbre chevalier de
Boufflers.

Ce vivant souvenir des hommes la mode de la cour de Louis XVI tait
aussi le type du philosophe franais, moiti prtre, moiti soldat,
moiti rhteur, moiti pote bon et malin, brave et galant, loyal et
adroit, gai jusqu' la folie, srieux jusqu' la profondeur; il faisait
galement rver et rire.

Destin par sa famille aux bnfices de l'tat ecclsiastique, il leur
avait prfr la gloire des armes. Aprs s'tre fait distinguer, comme
capitaine de hussards, dans la guerre de sept ans, il avait command
l'le Saint-Louis, au Sngal. Sa naissance illustre, ses longs
services, ses grands voyages, l'amiti de Voltaire, celle de madame de
Stal, de la marchale de Luxembourg, la protection de la reine, et,
plus que tout cela, son esprit gracieux, original et piquant, lui
avaient acquis cette bienveillance passionne que le monde accorde
toujours aux gens qui l'amusent. Sa conversation avait pour chacun un
attrait particulier; il parlait aux amateurs de l'ancien rgime de ces
jolis concerts o Marie-Antoinette chantait, accompagne par un piano,
et ravissait un petit cercle de courtisans plus dcids l'applaudir
qu' la dfendre.

Il racontait aux fanatiques de la libert son sjour parmi les esclaves;
aux militaires, ses campagnes et sa sanglante bataille d'Amnebourg,
nos jeunes crivains, ses visites Ferney, et nos jolies femmes, son
dernier dner chez madame Bonaparte; il leur redisait la joyeuse chanson
qui en avait gay le dessert. Cette facult de parler chaque esprit
sa langue faisait rechercher la socit du chevalier de Boufflers par
les partis les plus contraires.

La pntration qui lui avait souvent fait prdire les fautes des
autorits passes et prsentes, son indulgence pour ce qu'il appelait
l'_humanit_ des grands hommes et le _revers_ des grandes actions,
le garantissait de cette haine politique qui divisait alors tous les
chapps de la Terreur. Il ne concevait pas comment, aprs avoir
couru en masse d'aussi terribles dangers, on ne s'embrassait point
cordialement, sans gard au rang, la fortune, ainsi que le font les
marins d'une frgate chapps un rcent naufrage. Il prenait en piti
ces malheureux encore mutils par la Rvolution, qui, au lieu de se
runir pour conserver la libert achete par tant de sacrifices, se
disputaient qui la perdrait le plus tt. Son got pour les caractres
originaux, les vnements dramatiques; son faible pour l'esprit, le
mettaient en relation avec toutes les supriorits de l'poque; aussi,
il est fort regretter qu'il n'ait point laiss de mmoires; car nul
mieux que lui n'aurait racont les moeurs de ce temps de rvolution, o
les prjugs, battus par les intrts, s'efforaient de vivre, quoique
mutils, et o les vainqueurs de ces mmes prjugs ne pensaient les
craser que pour les relever leur profit.

Dans ce bouleversement gnral, il a exist un moment, fort court
la vrit, o la beaut, le mrite rel, les avantages naturels, si
communment soumis aux avantages de convention, avaient retrouv toute
la puissance que le ciel leur donne, et que la socit leur conteste.

On pardonnait la belle madame Tallien de porter un nom odieux; d'abord
parce qu'elle ne s'tait rsigne l'accepter que pour sauver sa
tte, et qu'elle en avait sauv beaucoup d'autres, en convertissant
son adorateur jacobin la religion des simples patriotes. Et puis
elle rappelait si bien les charmes, la grce irrsistible de l'antique
Aspasie, son dvouement courageux pour tous les malheurs, mme les
plus obscurs; pour toutes les victimes, mme les plus ingrates, cette
protection infatigable, qui l'a fait appeler par ses ennemis mmes,
_Notre-Dame de bon secours_, lui avait acquis une sorte de royaut
rpublicaine, que les plus farouches de nos _Brutus_ n'osaient lui
disputer.

Une petite maison, dguise en chaumire, et situe dans l'alle des
Veuves, lui servait de temple. C'est l que chaque jour, un prisonnier,
accus et convaincu du crime d'aristocratie, un migr muni d'un faux
certificat de rsidence, un prtre travesti, venaient baigner des larmes
de la reconnaissance les belles mains de madame Tallien.

C'est l que tout ce qu'il y avait de talents novices, de hros futurs,
de clbrits en herbe, venaient causer de leurs projets, et s'enrichir
rciproquement de leurs ides; c'est l que les parvenus se civilisaient
par degr, en se frottant aux anciens chtelains dont ils se
partageaient les terres. C'est l que Barras imitait le marchal de
Richelieu, Siys le cardinal de Retz, et un riche fournisseur le
surintendant Fouquet; tandis que tous les porteurs de grands noms
franais affectaient les manires et le langage des petits ngociants.

Ce travestissement rciproque offrait chaque jour les scnes les plus
tranges, surtout quand un de ces artisans, sorti tout coup de sa
classe par l'effet d'une spculation plus hardie que loyale, prenait en
protection un pauvre diable de grand seigneur trop heureux de continuer
la bonne chre dont il avait l'habitude et qu'il tait d'autant plus
sr de retrouver chez le parvenu, que celui-ci avait hrit de son
cuisinier, avec la plupart des autres biens de son illustre famille.
Enfin, c'est l que la comtesse de Beauharnais, cette aimable crole,
veuve d'un des hommes les plus lgants de la cour de Louis XVI, avait
vu pour la premire fois ce petit officier corse, qui devait la placer
au-dessus de toutes les souveraines de l'Europe.




V


Ceux qui n'en ont pas t tmoins ne concevront jamais comment tant
de classes, de fortunes, de rancunes, d'opinions diffrentes se
runissaient chaque jour, pour le seul plaisir d'chapper aux
souvenirs de terreur qui avaient fini par atteindre les plus ardents
rvolutionnaires, aussi bien que les plus fidles de l'ancien rgime.

Ces runions, loin d'engager des concessions mutuelles, maintenaient
au contraire les partis les plus opposs dans leur malveillance
rciproque; mais le besoin de s'amuser est tel en France, que la
noblesse ruine (sauf quelques-unes de ces familles dont le puritanisme
chevaleresque s'est fait honorer), se prtait de fort bonne grce
profiter des invitations dont les nouveaux enrichis l'accablaient; car
la vanit de ceux-ci visant dpenser leur argent en bonne compagnie,
il fallait voir l'air qu'ils prenaient lorsque charm du beau visage et
de la tournure lgante d'une jeune fille, qui avait pour toute parure
de bal une robe de grosse mousseline et des cheveux coups la Titus,
vous demandiez son nom, et qu'ils vous rpondaient en appuyant sur
chaque syllabe:

--C'est la fille du ci-devant comte de***, la nice du duc de***, qui
est migr.



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Main -> Gay, Sophie -> Ellénore, Volume II