URLs for Books

Your last ebook:

You dont read ebooks at this site.

Total ebooks on site: about 25000

You can read and download its for free!

Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Ulbach, Louis / L'île des rêves Aventures d'un Anglais qui s'ennuie
(This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)





[Illustration: Rouargue frres del. et sc. Imp. F. Chardon an. Voil
Monsieur, dit le peintre, toute la population de l'le.]




L'ILE DES RVES

AVENTURES

D'UN ANGLAIS QUI S'ENNUIE

PAR

LOUIS ULBACH

ILLUSTRATIONS PAR MM. ROUARGUE FRRES

[Illustration]

PARIS

MORIZOT, LIBRAIRE-DITEUR

3; RUE PAVE-SAINT-ANDR

1860

Paris.--Imprimerie P.-A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine, 30.

Tous droits rservs




SIR OLLIVER A LA RECHERCHE DES MOTIONS.




I

Vue de face, de profil et de trois quarts d'un vritable loup de mer.


Le _Cyclope_ tait un magnifique navire, appartenant MM. Poussin et
Cie, armateurs au Havre. Il n'avait pas t lanc la mer un
vendredi, ni la date du 13. Rien ne lui avait donc port malheur; et
depuis une quinzaine d'annes qu'il naviguait, il faisait la fortune de
son propritaire, la joie des matelots qui le servaient, et l'orgueil du
capitaine Michel qui le commandait.

Le capitaine Michel passait pour un vritable loup de mer. Cela ne veut
pas dire qu'il ft plus froce qu'un mouton, et que le Petit
Chaperon-Rouge et couru avec lui d'autres dangers que celui de voir
manger sa galette; car on sait que les loups de mer ressemblent aux
loups de terre comme les veaux marins ressemblent aux veaux de la
prairie, et mme aux veaux de M. Troyon. Le capitaine tait donc un
brave homme de loup; il avait, quelque distance du Havre, dans une
jolie petite maison, aux trois quarts paye par ses conomies, laiss la
louve, sa femme, sous les traits de la meilleure mre de famille. Madame
Michel levait deux filles dans la crainte de Dieu et de l'Ocan; et le
capitaine aspirait aprs le moment o il placerait la dot de ses
hritires, les vritables patrons qui le fissent naviguer. Jusqu' ce
jour-l, il faisait son mtier honntement, ponctuellement. Personne ne
surveillait mieux que lui la manoeuvre. Rigide envers les matelots,
toujours le front pliss quand il commandait, il s'enfermait dans sa
cabine pour baiser les lettres de sa femme et les petites pattes de
mouche de ses filles. On ne l'avait jamais vu plir devant une tempte;
mais il savait bien, lui, pourquoi ses cheveux avaient grisonn si vite,
et, malgr sa reconnaissance tempre pour la mer, il s'tait bien jur,
s'il avait jamais un fils, de lui interdire les voyages au long cours.

Le ciel, qui entretenait des intelligences secrtes avec la bonne madame
Michel, n'avait pas voulu mettre le marin dans le cas de tenir un
serment injurieux pour sa profession; aussi ne lui avait-il envoy que
des filles. Mais le capitaine Michel, pour ne pas en avoir le dmenti,
avait jur alors que jamais ses filles n'pouseraient un marin. C'tait
une faon indirecte de persister dans son serment et dans cette rancune
oblige que nous avons tous, plus ou moins, contre notre plus chre
profession.

Encore quelques voyages, et le capitaine inaugurait enfin, pour ne plus
la quitter, une de ces belles paires de pantoufles que la sollicitude
des demoiselles Michel lui brodait inutilement pour chaque anniversaire
solennel. Plus de sparation, plus de hasard lointain; il s'enracinait
dans son petit jardin, il s'incrustait dans son fauteuil, il ne jurait
plus que pour rire et pour faire peur la vieille servante. Sans doute,
il lui en coterait bien un peu de quitter le _Cyclope_, qui filait si
gentiment ses douze noeuds l'heure, et qui se garait tout seul des
cueils, comme s'il avait eu deux yeux tout ouverts. Mais le capitaine
avait pris depuis longtemps ses prcautions; la sparation ne devait pas
tre absolue, complte, et l'effigie du _Cyclope_, puissamment colorie
pour rsister l'action du soleil, bravait les regards et dfiait
l'oubli dans la salle manger future du capitaine.

Il ne dsesprait pas non plus d'avoir un jour (mais c'tait l presque
une folie!), pour le guridon de marbre de son salon, un modle
microscopique en bois du cher _Cyclope_, avec tous ses grements, et un
petit bonhomme d'un sou, plac au pied du grand mt, le bras tendu, pour
rappeler toujours M. Michel le capitaine Michel. C'tait une surprise
qu'il se mnageait lui-mme. Il ne se sentait pas d'aise la pense
de ce petit joujou, naviguant sous un globe de pendule, au milieu des
douze tasses caf et du sucrier de madame Michel.

En attendant ces joies dlicates qu'il savourait par avance, le
capitaine naviguait en ralit vers la Nouvelle-Guine. Qu'allait-il
vendre, changer, acheter? cela importe peu au rcit.

Retir dans sa cabine et soigneusement verrouill, Michel avait dfendu
qu'on le dranget. Il tait si gravement occup! Il crivait sa
femme et ses filles, donnait la premire ses instructions prcises
pour la plantation de quelques petits arbres et le dessin d'une pelouse
dans son jardin, et rdigeait pour les secondes son journal quotidien,
lgrement potis par excs de tendresse paternelle. Il cherchait dans
des livres de voyages les descriptions pittoresques des parages qu'il
allait aborder, et qu'il avait explors trop souvent pour s'tre jamais
donn la peine de les tudier. Mais bien qu'il n'et aucune srieuse
prtention littraire, et qu'il ne s'avout pas les motifs de cette
rudition d'emprunt, le capitaine cdait au besoin instinctif de la
couleur locale.

Un rcit de voyage sans descriptions est comme le dessert redout de
Brillat-Savarin, et la jolie femme laquelle il manque un oeil. Or le
capitaine, en fait de cyclopes, n'admettait que son vaisseau.

A l'heure o nous faisons connaissance avec lui, loin des regards
civiliss et hors de toutes les latitudes de la politesse, nous pouvons
avouer que par prcaution contre la temprature et peut-tre aussi par
une sorte de loi raliste, qui poussait la couleur locale jusqu'
l'illusion, le brave Michel n'tait gure plus vtu, dans sa chambre,
qu'un souverain des les de la Sonde, le jour de son couronnement.

Alfred de Musset a vant la supriorit des costumes primitifs pour la
solitude; mais je dois cependant avouer que le capitaine tait plus
habill qu'un discours d'acadmicien. Cette simplification des
accessoires du commandement entrait peut-tre pour quelque chose dans la
consigne svre donne par Michel. Certain de ne pas dchoir ses
propres yeux, et s'estimant pour la ralit et non pour l'apparence, il
tait beaucoup moins sr de conserver son prestige, s'il tait surpris
dans ce nglig.

Voil pourquoi, sans doute, quand il entendit frapper deux coups, puis
trois, puis quatre, puis un nombre considrable la porte de sa cabine,
le capitaine profra tout haut un formidable juron, et se hta de
reprendre une apparence plus conforme aux exigences des relations
europennes.

--Qui est l? demanda-t-il, quand il fut presque habill et en
renouvelant son juron.

Notons, en passant, que le capitaine ne jurait jamais tout bas et pour
lui seul.

--C'est moi, capitaine, Pharamond!

--Que me veux-tu? animal! Qu'y a-t-il?

Le capitaine ouvrit sa porte. Pharamond tait un vieux matelot du mme
pays que lui, dont la figure et la chevelure inculte rpondaient bien
son nom hroque.

C'tait une me damne, un sde, un de ces tres qui poussent le
dvouement jusqu' la perscution, et qui vous servent en vous grondant,
comme s'ils vous en voulaient de ne pas tomber l'eau, toutes les
heures, pour leur fournir l'occasion de vous en retirer.

--Eh bien! parle, dit le capitaine en laissant entrer son confident et
en refermant la porte, qu'est-ce que tu as dcouvert aujourd'hui?

--Parbleu! aujourd'hui comme toujours, j'ai dcouvert que vous tiez
trop bon, que le premier Anglais venu vous enfonait, quoi! et que, si
on vous laissait faire, tout irait bientt la drive.

--Allons! explique-toi!

--Eh bien! voil: vous avez reu bord ce satan goddam qui s'est
embarqu pour aller o nous irions, sans savoir seulement si nous
n'avions pas affrt pour la lune.

--Sir Olliver! o est le mal? Il paye bien.

--Il paye trop; je veux dire qu'il n'a pas besoin de rder autour des
gens de l'quipage, comme il le fait, de leur offrir des cadeaux, de les
rgaler toute occasion. Capitaine, je ne vous dis que cela: cet
Anglais est un espion. Je n'aime pas les espions, moi.

--Dis plutt que tu n'aimes pas les Anglais. Ce n'est pas du tout la
mme chose.

--Dans ce temps-ci, c'est possible! mais autrefois! enfin, suffit. Ce
que je viens vous dire, c'est que ce sir Olliver est un drle de sire;
qu'il cherche ameuter l'quipage contre vous. Je l'ai surpris tout
l'heure, baragouinant je ne sais quelles promesses. Qu'est-ce qu'il
promet et qu'est-ce qu'il veut acheter?

--Au fait, tu vois bien, tes craintes sont absurdes. Quel intrt
peut-il avoir troubler la discipline? Nous ne sommes pas en guerre
avec les Anglais.

--Non, puisque nous sommes leurs amis, ce qui est plus dangereux et ce
qui rapporte moins. On sait quoi s'en tenir avec un boulet de canon;
cela entretient la franchise. Mais, des amis! ce sont des jaloux qui
vous ont dsarms d'avance.

--Tu parles comme un philosophe, mais tu ne penses pas de mme. Voil
tes rancunes qui t'emportent!

--Moi! mille millions de sabords! peut-on dire que je m'emporte! s'cria
Pharamond, rouge de colre et d'indignation. Je suis calme, trs-calme,
et vous me mettriez hors de moi en en doutant.

--Ah a! vas-tu finir? dit le capitaine en fronant le sourcil.

--Oh! j'ai tout fini! Dfiez-vous de l'Anglais! voil ce que j'avais
vous dire; ce n'est pas long. Ces gens-l en veulent la marine
franaise. Aprs tout, je sais bien que c'est votre affaire de vous
compromettre, de vous exposer; moi, je connais ma consigne, je vous
sauverai malgr vous et malgr ce goddam!

--Je te dfends de lui manquer de respect; il est mon hte, reprit le
capitaine avec fermet.

--C'est bon, c'est bon, on mnagera le requin; mais vous vous en
repentirez.

--Pas autant que de t'couter.

Et le capitaine Michel poussa doucement Pharamond dehors et lui envoya
la porte dans le dos.

Cette amicale brutalit fit grommeler le vieux matelot.

--Je me vengerai, dit-il en serrant ses grosses lvres comme pour mordre
dj sa vengeance, mais, en ralit, pour mordre une pince de tabac
qu'il venait de se glisser sous les dents.

Il est bien entendu que la vengeance dont parlait Pharamond ne pouvait
tre qu'un service sa manire rendu au capitaine, malgr lui. Ce fut
ainsi que Michel le comprit, et il se remit sa table pour continuer sa
lettre, en riant doucement.

--Bon Pharamond! serait-il heureux de mettre la main sur un coquin!
S'aviser de souponner sir Olliver! un si parfait gentleman. Je sais
bien qu'au premier abord cet Anglais a quelque chose de bizarre,
d'excentrique... Bah! comme tous les Anglais! A quoi vais-je songer?
Voil que je tombe dans les sottes ides de mon matelot. N'y pensons
plus.

Et aprs cette rsolution fermement prise, le capitaine continua y
songer plus que jamais. Sans accorder Pharamond aucune autorit
morale, il lui reconnaissait, avec la superstition des marins, des
voyageurs, des isols, une sorte d'instinct de dvouement infaillible,
une perspicacit canine, en quelque sorte, qui flairait bien les prils.

--Mais quel danger peut venir de cet Anglais? C'est absurde, c'est
incroyable, se dit presque haute voix le brave capitaine. Oui; mais
c'est possible. Je vais aller trouver sir Olliver.

Et achevant de donner sa toilette la correction qui implique l'ide de
svrit et de dignit, le capitaine Michel monta sur le pont du navire
o l'Anglais se promenait de long en large, regardant le ciel qui, ce
jour-l, tait d'un bleu azur, le plus rassurant du monde pour un
navigateur.

--Si c'est avec l'horizon qu'il complote, se dit en souriant le brave
Michel, je crois qu'il est trahi par son complice.

Et, sur ce mot, le capitaine fit trois pas en avant, toussa de faon
arracher doucement l'Anglais sa mditation, et le salua avec la
courtoisie la plus _terre ferme_ qu'il put voquer.

[Illustration: Eh bien! Milord, vous ne vous plaindrez pas; voil un
beau temps.]




II

Un voyageur difficile contenter.


Sir Olliver paraissait avoir trente-cinq ans. Il attestait, par la
puret de son teint, la valeur souvent mise en doute de l'hygine
britannique.

Ses yeux taient moins bleus que le ciel qu'ils contemplaient; mais ils
eussent pu passer pour des beaux yeux d'azur parmi des yeux de faence.
Ses favoris et ses cheveux taient blonds en Angleterre et rouges sur le
continent. Assez bien fait, dou d'une jolie prestance que ses vtements
taient loin de laisser voir, il n'avait rien extrieurement qui pt
alarmer l'observateur le moins optimiste. Il fallait, coup sr, les
prventions et les prjugs de Pharamond pour souponner des embches
dans l'esprit paisible de ce voyageur mis la dernire mode.

Michel eut presque honte de sa dmarche, et ce fut de l'air le plus
cordial qu'il interpella l'Anglais.

--Eh bien! milord, vous ne vous plaindrez pas; voil un beau temps.

--Oui, le temps est fort beau, rpondit l'Anglais avec un soupir.

--On dirait que cela vous contrarie? Nous ne sommes pas Londres ici;
il ne faut pas voir d'insulte dans un ciel un peu clair.

--Je suis habitu aux contrarits, rpliqua sir Olliver d'un ton
languissant.

--Est-ce que vous vous seriez embarqu, par hasard, pour assister une
tempte?

--Oh! oui, une tempte et autre chose encore!

--Eh bien, milord, j'en suis fch pour vous, continua le capitaine en
raillant et en se frottant les mains; mais nous n'aurons pas le plus
petit grain, d'ici longtemps peut-tre.

--D'ici longtemps! murmura l'Anglais avec abattement.

--Quel original! se dit Michel.

Un petit silence suivit ce premier abordage. Persuad qu'il avait
affaire un maniaque sans danger, le capitaine allait se retirer, quand
sir Olliver redressa tout coup la tte, et reprit avec fermet:

--Monsieur le capitaine, combien coterait une tempte, au plus juste
prix?

La question tait bouffonne, faite surtout dans ce franais anglais et
avec cet accent que nous ne cherchons pas noter, afin de laisser au
rcit toute sa clart. Michel revint sur ses pas.

--Une tempte! vous voulez rire.

--Je ne ris jamais, moi, je suis toujours srieux.

En effet, c'tait avec le plus imperturbable sang-froid que ces
singuliers propos taient tenus.

--Ma foi, milord, vous auriez beau y mettre le prix, il me serait
impossible de vous procurer aujourd'hui ce que vous demandez.

Michel, qui s'efforait de rester poli, sentait un rire goguenard
l'touffer.

--Oh! si vous le vouliez, demanda l'Anglais.

--Comment diable m'y prendrais-je?

--Je veux dire, continua sir Olliver, une petite tempte sans orage, un
joli naufrage par le beau temps. Ce serait terrible et dlicieux!

L'oeil de l'Anglais s'alluma d'une singulire convoitise.

--Dcidment, il est fou, se dit presque demi-voix le capitaine
Michel.

--Oui, continua sir Olliver avec une animation tout intrieure, pour
ainsi dire, et sans que la vivacit de ses paroles branlt son corps
immobile, ft frmir ses favoris soigneusement peigns, branlt le
contour inflexible de son col de chemise; oui, je voudrais voir ce beau
navire se tordre, se rouler et disparatre dans les flots. Quelle scne,
Shakspeare!

Il y avait, dans ce souhait sinistre, un ct vraiment comique. Ce fut
celui-l qui parut tout d'abord l'imagination du capitaine, qui
s'appuya aux bastingages pour supporter le poids de son hilarit. Mais
sir Olliver ne riait pas; il trouvait, au contraire, l'hilarit du
capitaine fort injurieuse, et il arrtait sur lui son regard froid et
ddaigneux, comme s'il et attendu des excuses. Michel ne songeait gure
s'excuser. Il dfaisait le noeud de sa cravate pour ne pas trangler.

--Il faut convenir que vous tes un homme bien aimable, disait le bon
capitaine; vous prenez votre plaisir d'une singulire faon. Ah! il vous
faudrait, pour vous seul, la reprsentation d'un naufrage. Vous n'tes
pas dgot; mais vous ne l'aurez pas.

--Oh! si, je l'aurai, dit d'un ton sec l'Anglais fort mcontent.

--Je vous en dfie bien. Regardez-moi le ciel! est-il dispos flatter
vos manies? Regardez cette coquille? hein! est-elle faite pour la lame?

--Oui, ce vaisseau est trs-confortable, rpondit sir Olliver; mais un
petit trou dans la calle me donnerait ce que je demande.

--Heureusement que nous sommes deux vouloir, repartit rudement Michel
qui essayait de couper court la plaisanterie.

--Mais, moi, je veux plus que vous, continua l'Anglais.

--Il s'agit bien de notre volont tous les deux! Suis-je fou de vous
couter! Et Michel, en haussant les paules, fit un pas pour se retirer.

--Oh! oui, il s'agit de nous deux, dit sir Olliver en se plaant avec un
beau sang-froid devant le capitaine; car je puis, si vous me refusez ce
plaisir, vous brler la cervelle.

Et le parfait gentleman tira de sa poche un lgant revolver qu'il
montra Michel.

Le vieux marin ne broncha pas; mais la patience lui chappait.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il l'Anglais, qu'il n'appela plus
milord, que je pourrais vous faire descendre fond de cale; mais, pour
vous empcher d'y pratiquer la petite ouverture que vous dsirez, je
vous mettrais des menottes et un boulet au pied. Je suis le matre ici.
Ce navire est ma maison, et, comme nous n'avons pas de mdecin pour les
fous, c'est moi qui rdige les ordonnances et qui les applique.

--Je ne demande pas mieux, rpondit sir Olliver qui remit languissamment
son revolver dans sa poche, et qui tendit les deux poignets au
capitaine. La prison, c'est toujours quelque chose!

Et le malheureux soupirait en tournant vers le ciel les yeux de faence
dont il a t parl plus haut.

Pour le coup, Michel fut dsarm. Sa colre ne voulut pas tre en reste
de politesse avec le revolver. Il reprit sa bonne humeur, et s'adressant
l'Anglais avec cette autorit amicale qui s'impose, en dpit des
caractres:

--Milord, lui dit-il, en donnant ce mot de milord la grce avenante
d'une offre de rconciliation, nous ne nous entendons pas. Pourtant j'ai
vu des caractres de toutes les nuances, des fantaisies de tous les
calibres. S'il vous plaisait de causer un peu et de m'expliquer vos
ides; eh bien, je m'y ferais, je m'y habituerais, et il n'y aurait plus
de contradiction entre nous.

Michel s'tait fait le raisonnement que suggre toujours l'obstination
d'un fou.

--Cdons, s'tait-il dit, ou plutt ayons l'air de cder, et
promettons-lui la lune et le soleil, s'il tient absolument les avoir.

Il prit, en consquence, avec une familiarit dont l'Anglais ne fut pas
trop choqu, le bras de sir Olliver, entrana celui-ci l'cart,
s'assit et le fit asseoir ct de lui; puis, comme un pre qui va
recevoir la confession de l'enfant prodigue:

--Voyons, milord, lui dit-il, vous avez eu des chagrins;
racontez-les-moi, je ne suis pas insensible. Nous autres, vieux loups de
mer qui ne quittons jamais l'eau sale, nous en avons quelquefois sous
les paupires. Je vous promets de pleurer s'il le faut; c'est gentil
cela, hein?

--Vous tes bon, repartit sir Olliver en tirant de sa poche des gants
qu'il mit avec le plus grand soin, et vous allez tout savoir. Ce que
j'ai dire, d'ailleurs, peut se rsumer dans un seul mot: je m'ennuie.

--Je connais cela, interrompit Michel, et je le respecte; c'est votre
point d'honneur national.

--Oh! je m'ennuie plus que tous les Anglais la fois. Quand j'tais
tout petit enfant, je m'ennuyais dj dans les bras de ma nourrice. Je
suis entr dans le monde en billant. J'tais riche, j'ai essay de tous
les genres de gurison. J'ai voyag, j'ai aim, j'ai tudi; j'ai pay
trs-cher des tableaux, des livres, des chevaux, des femmes, des chiens,
des coqs. Les coqs m'ont amus huit jours, et puis ils avaient une telle
ardeur combattre que j'en suis devenu jaloux, et que je leur ai fait
tordre le cou. J'ai eu des duels; pas un ne m'a t funeste. Je suis
all dans l'Inde, et j'ai fait le sige de Delhi avec ma cravache; les
balles des rvolts avaient de si grands gards pour moi que je n'avais
plus mme l'motion du danger. J'ai eu pendant toute une nuit la
tentation de m'enrler parmi les insurgs et de courir la chance d'tre
mis la gueule des canons. Mais si je m'ennuyais d'tre Anglais,
j'tais en mme temps trop fier de ce titre pour me compromettre avec
les sclrats que nous allions chtier. Je suis revenu en Europe. J'ai
habit Paris pendant deux ans, et je n'ai eu que deux heures de gaiet,
un jour, une sance de l'Acadmie franaise o tout le monde dormait,
mme les orateurs. Malheureusement ces reprsentations somnambuliques
sont rares. Les thtres m'ont port au suicide; il ne suffit pas de
savoir le franais pour y aller: il faut savoir le calembour. Je n'ai
jamais pu le comprendre. J'ai cru que l'amour me gurirait; mais l'amour
n'est que l'ennui partag, et je me piquais de trop de gnrosit pour
ne pas prendre la part de celle que j'aimais. J'ai song me prcipiter
du haut de la colonne Vendme; mais je suis parent de feu lord
Wellington, et le choix de ce monument, pour finir mes jours, et t un
manque d'gards pour la statue de mon illustre cousin. J'avais essay de
la vie parisienne; j'ai voulu interroger la mort. Je suis all, un jour,
au Pre-Lachaise, bien dcid causer, comme Hamlet, avec les
fossoyeurs; mais ces messieurs avaient des uniformes, lisaient le
journal et manquaient compltement d'humour. Cette dsillusion m'a guri
mme de la pense de la mort; on doit bien s'ennuyer au Pre-Lachaise en
si plate compagnie. On ne me laissa toucher rien dans le cimetire.
Tous les morts sont sous clef. Pauvre Yorick!

J'avais un bel appartement; je donnai des ftes et d'excellents dners;
j'invitai des artistes; ils mangrent bien, mais m'gayrent mal.
J'entendis parler d'un bandit qui dvastait la campagne aux environs de
Rome. Je partis pour l'Italie, mais je ne trouvai personne pour me
prsenter ce chef de brigands; lorsque, surmontant les rgles de la
biensance britannique, je voulus me prsenter moi-mme, le coquin avait
fait sa soumission et accept un grade dans la gendarmerie du pape. Il
tenait ses conomies.

--En vrit, vous n'aviez pas de chance, interrompit le bon Michel, qui
gardait son srieux.

--N'est-ce pas? Comme je regagnais le Havre, incertain de ce que je
devais tenter, j'aperus votre fringant navire; il me plut. Sa lgret
me fit penser qu'il ne devait pas tre trs-solide. J'entendis raconter
que vous partiez pour un long voyage; vous deviez toucher aux les de la
Sonde. L'occasion des aventures me sduisit; mais ce que vos matelots
m'ont dit des efforts tents pour adoucir les moeurs de ces peuplades
m'a refroidi. J'ai peur de trouver les insulaires de la Polynsie en
train de lire la Bible. Je ne saurais attendre plus longtemps. Ma
patience est bout; c'est ici que je dois ressentir enfin les motions
si vainement espres. Je guettais une tempte; je n'ai plus que la
ressource d'un naufrage; mais j'y tiens. Capitaine, je vous l'ai dit, je
suis riche, j'ai sur moi de quoi payer cette coquille, toute la
cargaison et l'quipage par-dessus le march. Voyons, monsieur Michel,
faites-moi le plaisir de couler bas ce vaisseau; nous ne sommes pas
loigns d'un archipel; partez sur un bateau. Laissez-moi seul, je me
charge de tout. C'est convenu, n'est-ce pas?

--Diable! vous tes bien press, dit Michel en se levant et en ruminant
dans sa tte quelque prtexte pour donner le change la fantaisie de
son passager.

--Dpchez-vous, car je m'ennuie, rpta langoureusement sir Olliver.

--Et moi aussi, vous m'ennuyez, dit le capitaine.

--J'avais bien song, continua l'Anglais, susciter une rvolte de
l'quipage, me faire nommer capitaine; mais vous tes un brave homme;
je serais dsol de vous faire violence.

--C'est l un procd dont j'apprcie toute la dlicatesse, reprit
Michel, et pour n'tre pas en reste, je ne vous ferai pas attacher avec
un boulet au pied et jeter la mer.

--Ce serait pourtant une priptie.

--Eh bien! si le coeur vous en dit, ne vous gnez pas; sautez par-dessus
bord.

Sir Olliver parut rflchir.--Non, je ne veux pas, je sais trop bien
nager, je me sauverais.

--Ah! vous prenez la chose au srieux? Quel farceur intrpide! Mais
savez-vous bien que si vous n'avez pas d'motions, vous tes joliment
fait pour en donner! Voyons, milord, tes-vous arriv srieusement cet
excs d'ennui que rien, pas mme une bonne action accomplir, ne puisse
vous distraire?

--Les bonnes actions, dit sir Olliver, oh! j'en ai essay. Mais les
remercments de ceux que j'obligeais m'ont dgot de la bienfaisance.

--Eh bien, vous aviez les ingrats pour vous consoler.

--Oui, je sais, l'ingratitude serait piquante, si elle n'tait pas
banale.

--Sacrebleu! s'cria le capitaine, j'y perdrais mon latin, si je l'avais
jamais su. Vous tes un homme difficile amuser. Avez-vous essay du
jeu?

--Le jeu? quelle ironie! D'ailleurs je n'avais pas de chance en jouant,
je gagnais toujours.

--Ah a, au lieu de l'eau sale prendre par bain ou par gorge, si
vous essayiez du vin? voil un genre de consolation qui n'a rien
d'antinational.

--L'ivresse! ce n'est pas l'motion; c'est le suicide! Boire pour se
distraire n'est pas d'un gentilhomme; il faut boire tout au plus pour
mourir.

--Tiens! voil une issue. Tuez-vous!

--Non. La mort n'est peut-tre que l'ennui ptrifi, et je ne pourrais
pas m'y soustraire, une fois le pacte conclu. Le sommeil est un plaisir
ngatif.

--Allons, vous ne voulez pas en dmordre, il vous faut un naufrage.

--Oui, mais complet!

--Laissez-moi, du moins, le temps de la rflexion, parbleu! jusqu' ce
soir; je ne peux pas m'engager la lgre.

--Jusqu' ce soir, onze heures, dit sir Olliver qui tira sa montre. Mais
il est bien entendu que si vous refusez, capitaine, nous sommes dlis
l'un envers l'autre, et j'aurai le droit de vous contraindre par tous
les moyens.

--Le droit! le droit! c'est une question. Mais enfin je consens vous
laisser libre du choix de vos distractions, si je ne vous distrais pas
ma manire.

--A ce soir, monsieur Michel.

--A ce soir, milord.

Et le capitaine se leva pour rompre l'entretien. L'Anglais resta assis,
poussa quelques soupirs, sortit enfin d'un tui brevet le plus odorant
cigare qui ait jamais aromatis des lvres masculines, et se mit le
fumer avec une sensualit qui prouvait bien qu'il n'tait pas
compltement guri des joies de ce monde, et que la vie lui offrait
encore quelques petites douceurs.




III

O sir Olliver est presque au comble de ses voeux.


Michel n'tait pas sans inquitude: la folie de sir Olliver tait
dangereuse. Le brave capitaine ne redoutait pas la mort; quoiqu'on
puisse avouer, sans honte, que s'il est glorieux de s'exposer au pril
pour une grande cause, il est ridicule d'tre tu stupidement, par un
insens, sans profit moral pour soi et pour ses hritiers. Mais ce que
Michel craignait bien rellement, c'tait la ncessit de recourir des
mesures de rigueur, des prcautions violentes. Pharamond ne s'tait
gure tromp. Sir Olliver avait tent de corrompre l'quipage. Jusqu'o
le mal tait-il descendu? et comment faire pour se prserver des
tentatives de cet homme devenu froce et implacable force d'ennui?

Pharamond avait suivi du coin de l'oeil l'entretien. Quand il vit le
capitaine se diriger, tout soucieux, vers sa cabine, il s'avana:

--Ah! c'est toi, mon brave, dit Michel.

La familiarit de cet accueil fit comprendre au matelot que le capitaine
rendait hommage sa perspicacit. Il n'abusa pas de cette dcouverte et
triompha avec modestie.

--Eh bien! avais-je raison ce matin? demanda-t-il de l'air soumis d'un
homme qui avoue un tort.

--Tu avais raison de m'avertir; mais tu avais tort de souponner dans
sir Olliver un espion; ce n'est qu'un fou.

--Merci; je connais les douches qu'il leur faut, ces fous-l.

--Encore une fois, pas d'imprudence, Pharamond; viens causer; j'ai te
consulter.

Pharamond rougit jusqu'aux oreilles. Les condescendances du capitaine
taient les plus grands triomphes qu'il pt ambitionner. Il suivit donc
Michel, et resta deux heures avec lui, enferm. Le problme tait
difficile; mais Michel tait rus. Que fut-il dcid dans ce tte--tte
mystrieux? c'est ce que nous saurons bientt. Constatons seulement
qu'avant de se quitter, les deux marins eurent un accs de rire qui fit
vibrer les cloisons de la chambre. Pharamond riait faire peur; Michel
riait faire envie.

--Ah! la bonne farce, disait le matelot en se tapant sur l'estomac, pour
digrer son contentement.

--Comme ce sera amusant raconter ma femme et mes filles, disait le
capitaine; surtout, mon brave, pas un mot!

--Moi parler ce lord Spleen! merci, je n'ai jamais flatt les Anglais,
et ce n'est pas mon ge que je commencerai.

--Qu'il ne se doute de rien!

--N'ayez donc pas peur! on sera muet comme une femme morte. Mais
tes-vous bien sr, capitaine, que l'affaire ne ratera pas?

--J'en rponds! Assure-toi de quelques hommes pour le moment dcisif;
prpare tout ce que je t'ai dit, et, minuit, attends-moi.

--Comptez sur moi, monsieur Michel.

Pharamond quitta le capitaine dans un tat indescriptible. Il murmurait
entre ses dents:

--Ah! goddam, tu veux nous faire chavirer! on t'en donnera du naufrage!
Ah! il te fallait pour rire, simplement, nous voir frtiller dans la
mer! Eh bien! voil un divertissement de notre faon que tu pourras
savourer loisir. A-t-il de l'imagination ce capitaine! quel homme!
mais moi, sa place, j'aurais fait tout bonnement boire milord l'altr
la grande tasse. Au lieu de lui mitonner une mystification de premier
ordre, je l'aurais guri de l'ennui des fivres chaudes. Enfin, le
capitaine aime mieux nous faire rire; on rira, voil tout!

Et aprs une interruption consacre au tabac, Pharamond reprit en riant:

--Ah! l'on rira, et crnement encore, et on dansera mme, quand ce
commissionnaire en ennui ne sera plus bord! Pour l'argent qu'il a
donn et les petits cadeaux qu'il a faits, plus tard ils serviront
payer la noce.

Et, les deux mains ouvertes sur les hanches, Pharamond excuta un
mouvement des pieds, qui passe, dans certains ports de mer, pour un
entrechat.

Sir Olliver tait loin de se douter du complot tram contre lui; il
perdait encore une joie, en ignorant ce danger; l'apprhension lui et
donn peut-tre le semblant d'une motion. Il fumait, grave comme un
Turc, et peut-tre bien ne rflchissait-il pas plus qu'un disciple de
Mahomet. Cette tristesse sans cause dont il avait fait son rgime, sa
temprature morale, lui paraissant sans issue et sans remde, il ne se
fatiguait pas toujours la combattre, et avec un abandon qui tait,
tout bien considr, une petite volupt mconnue par lui, il se laissait
aller au bercement de son ennui.

Pharamond avait des dmangeaisons horribles de distribuer des coups de
poing; mais il craignait de trahir sa joie. Il allait parler aux
matelots dont il tait sr, et montrait dans sa dmarche une lgret,
une allgresse de jambes qui faisait trembler le navire. Il ne manquait
jamais dans ses promenades de passer devant l'Anglais, et de lui envoyer
un regard sournois, en fredonnant l'air national: _Bon voyage, monsieur
Dumollet!_

L'or de l'enfant d'Albion n'avait pas fait beaucoup de tratres, en
juger par l'empressement que tous les matelots, discrtement interrogs,
mirent entrer dans un complot contre sir Olliver. C'taient des rires
entrecoups, des commentaires nergiques, des paroles faire frmir. Si
on leur et abandonn le programme du divertissement, les hommes de
l'quipage eussent volontiers suspendu l'Anglais, par les pieds, une
vergue, pour lui faire rendre la mauvaise humeur qui l'obsdait. Les
plaisants du _Cyclope_ suggraient des raffinements de Polyphme.

--La couleur de ses cheveux me dplat, disait l'un; j'ai envie de les
teindre en noir.

--Ils sont si rouges qu'ils pourraient bien brler, disait un autre.

--Alors, brlons-les.

Le capitaine Michel avait donn des instructions dont on ne devait pas
se dpartir, et Pharamond, l'imprsario du petit acte annonc,
rprimait le zle des vieux par de gros jurons, et le zle des jeunes
par de gros coups de poing. On acceptait les uns et les autres en riant.

Le soir vint; un soir parsem d'toiles. _Le diable n'avait pas fait du
ciel une critoire_, comme dit le pote; mais on et dit qu'il avait
sem des perles dans un crin d'azur, pour mettre en campagne tous les
amoureux sublunaires.

Le _Cyclope_ s'avanait doucement vers cette terre inconnue qu'on
appelle la Nouvelle-Guine. La fortune du capitaine Michel tenait
prcisment des voyages hardis et quelquefois dangereux, dans ces
parages peu explors, mais que les Anglais commencent regarder avec
attention. On n'tait pas loin du groupe des les _Arrou_.

Michel, accoud sur le bastingage, regardait au loin et paraissait
aspirer des parfums. Si familiaris qu'il ft avec l'aspect de l'Ocan,
si blas qu'il part sur les effets de la lune, il pensait qu'un si joli
temps serait dlicieux admirer dans son petit jardin, sous sa
tonnelle, entre sa femme et ses deux filles, et il s'imaginait que la
brise lui apportait des odeurs de rsda et de chvrefeuille. Quand il
aurait bien hum l'air dans son petit jardin, de l-bas, des antipodes,
sa femme viendrait lui frapper sur l'paule et l'avertir de rentrer,
pour ne pas attraper de rhumes; car bien sr, rendu la vie civilise,
il s'enrhumerait, il participerait ces bienheureuses infirmits des
gens sdentaires, qui ont le loisir de se soigner.

Hlas! le capitaine se disait que, pour jouir immdiatement, il lui
faudrait percer la terre de part en part et descendre chez lui, comme on
sort d'un puits. Il s'amusait mme, par la rflexion, discuter le
problme de savoir s'il sortirait, le cas chant, la tte la premire
ou les pieds en avant.

Pendant qu'il s'garait de digression en digression, oubliant un peu la
Papouasie et ses vilains habitants, auxquels il allait donner des
verroteries franaises pour ajouter leur laideur, il se sentit toucher
l'paule. Michel se retourna brusquement. Il n'et pas t trop
surpris de se trouver nez nez avec madame Michel, les dsirs et les
rves ayant supprim la distance.

Mais c'tait Pharamond qui, l'oeil brillant et la bouche bante, lui
dit:

--Eh bien! capitaine, vous oubliez l'heure. Il est temps de souper.
Milord a de l'apptit.

--Ah! ah! c'est vrai. Tout est-il prpar?

--Vous verrez!

--Je ne suis pas sans inquitude, Pharamond. Ce diable d'original
n'aurait qu' faire quelque coup de sa tte! et si je veux lui donner
une petite leon, je ne tiens pas l'exposer un danger srieux. Au
surplus, il ne s'agit que de quelques jours d'preuve!

--Soyez donc tranquille, capitaine; milord Spleen se trouvera l comme
un coq en pte. Aimez-vous mieux qu'il se livre quelque sottise dont
nous souffririons tous, le _Cyclope_ tout le premier?

--Le _Cyclope_! qu'il y touche!

--Il y touchera, si vous ne trinquez pas ce soir avec lui.

--Je trinquerai; n'aie pas peur. Tu vois, le ciel nous vient en aide!

--Voil un temps dlicieux pour les promenades. A-t-il de la chance cet
animal-l!

--Et dire qu'il mconnat son bonheur! Comprends-tu, mon vieux
Pharamond, qu'il est millionnaire, ce coquin-l!

--Mille millions de tonnerres, et il se plaint! je vous le dis,
capitaine, il est incorrigible!

--C'est pour cela qu'il est amusant d'essayer de la correction.

Et Michel, qui dans sa belle humeur se dpartait, sans y penser, de sa
dignit de commandant, donna une poigne de main son matelot, et le
quitta pour aller rejoindre sir Olliver. L'Anglais n'avait pas boug.
Quand il vit venir le capitaine, il leva la tte.

--Il n'est pas onze heures?

--Pas encore, milord; mais je suis beau joueur, et je viens m'acquitter.

--Vous consentez?

--Je consens vous donner les motions que vous cherchez, rpondit
Michel, qui ne voulait pas se livrer d'avance, ni mentir tout fait.

--Enfin voil donc un homme qui me comprend, dit l'Anglais d'un ton
glacial et en serrant avec force la main du capitaine.

Cette faon d'pancher sa reconnaissance en glaons fit sourire Michel.

--Oui, milord, reprit-il, je consens; je mets une seule condition, c'est
que nous viderons ensemble quelques bouteilles d'excellent vin, que je
ne me soucie pas de voir noyer. La mer boit mal.

--C'est parfaitement raisonn. Monsieur le capitaine, permettez-moi de
vous offrir un cigare.

--Je n'en fume gure, j'ai l'habitude de la pipe; mais puisque c'est la
dernire fois que nous fumons ensemble.....

Et Michel, qui avait beaucoup de peine garder son srieux, prit un des
blonds cigares de sir Olliver, et le mit ses lvres.

Tout tait prpar dans la chambre du capitaine pour un souper. Une
certaine lgance, celle qui tient surtout l'harmonie des formes
entremles de bouteilles bien choisies, tonna sir Olliver. La partie
solide laissait dsirer; mais le capitaine s'excusa.

--Je n'ai pas eu le temps d'crire Paris et de prvenir Chevet, dit-il
en montrant un jambon, du fromage et quelques fruits secs.

--Nous n'avons besoin de rien de plus, rpliqua courtoisement l'Anglais
qui comptait les bouteilles; le prtexte pour boire est suffisant.

--Eh bien! table; et faisons peur vos chagrins! Pourvu qu'ils ne
sachent pas nager, s'cria Michel qui ne se sentait pas d'aise.

--Je ne comprends plus, demanda sir Olliver.

--Parbleu! c'est bien simple: s'ils ne savent pas nager, ils vont tre
noys.

Et le capitaine clata de rire.

L'Anglais ouvrit la bouche, comme si une douleur aigu la faisait se
contracter. C'tait son sourire lui.

Les deux convives s'attablrent. On commena par interroger une
bouteille de tokay.

--Il et t dommage de perdre un si bon vin, dit l'Anglais, en reposant
son verre vide.

--Il est toujours dommage de perdre l'occasion de trinquer avec un si
charmant buveur, reprit Michel qui flattait sir Olliver.

--Je suis ravi de vous voir revenu de meilleurs sentiments, monsieur
le capitaine.

--Oh! vous n'tes pas au bout!

--Vraiment! que me mnagez-vous encore?

--Plus d'motion que vous ne pouvez en rver!

--Ne vous gnez pas, j'ai de l'apptit. Ainsi, capitaine, vous
m'abandonnez votre vaisseau?

--Il faut bien faire quelque chose pour vous, dit avec une feinte
soumission le brave Michel qui dbouchait sa quatrime bouteille.
L'Anglais tait sans dfiance. Il tendit son verre, et porta un toast
madame Michel, sa famille et aux beaux jours passs du _Cyclope_. Le
capitaine, qui guettait depuis quelques moments l'effet de ces
panchements rels et symboliques, paraissait enchant du tour que
prenait l'humeur de sir Olliver. Il se renversa sur sa chaise, alluma sa
pipe avec le tison du cigare, et continua s'clairer sur le vritable
caractre de la mlancolie anglaise.




IV

O les vnements dpassent les voeux de sir Olliver.


--Ah ! milord, demanda Michel, dites-moi donc un peu comment vous vous
y prendriez pour le naufrage en question.

--Comment je m'y prendrai? oh! rien de plus simple; vous l'avez dit
vous-mme, un trou dans la cale! l'eau montera; je monterai avec elle,
et quand le navire sera prs de disparatre...

--Vous disparatrez aussi?

--Non, je sauterai dans la barque, sur le radeau que j'aurai eu la
prcaution de construire, et je me dirigerai au plus tt vers une des
les voisines; car nous sommes tout prs d'un archipel.

--Ah! bah, s'cria Michel, vritablement stupfait, vous savez que nous
sommes prs des les.....

--Oh! certainement, c'est pour cela que j'ai voulu faire naufrage.

--Eh bien, vous tes un farceur de prcaution! vous vous assurez contre
l'entranement du plaisir. Pourquoi ne pas faire naufrage dans une
baignoire? c'et t encore plus prudent.

--Je suis prudent, c'est vrai, rpondit l'Anglais avec ce sang-froid
fantastique qui signale souvent les commencements de l'ivresse, parce
que je n'aime pas que l'on se moque de moi.



Pages: | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | Next |

Main -> Ulbach, Louis -> L'île des rêves Aventures d'un Anglais qui s'ennuie