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Alain-Fournier / Le Grand Meaulnes
Produced by Walter Debeuf




Le Grand Meaulnes

By Alain-Fournier.



LE GRAND MEAULNES

Préface.

Henri-Alban Fournier (Alain-Fournier est un demi-pseudonyme) est né le 3
octobre 1886, à La Chapelle-d'Angillon (Cher). Après une enfance passée
en Sologne et dans le Bas-Berry, où ses parents sont instituteurs, il
commence ses études secondaires à Paris, puis va préparer à Brest le
concours d'entrée à l'Ecole Navale, à quoi il renonce bientôt, ayant
compris qu'il ne pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son
enfance qu'il a passionnément aimées. Il revient faire sa philosophie à
Bourges. Puis, ayant choisi la carrière de l'enseignement des Lettres,
il poursuit ses études au Lycée Lakanal, à Sceaux, où il se lie de
profonde amitié avec Jacques Rivière (qui épousera en 1909 se jeune
soeur Isabelle). Tous deux se lancent à la recherche de la vérité et de
la beauté dans tous les arts: peinture, musique et surtout littérature,
où ils seront les premiers à découvrir, parmi les jeunes écrivains--
alors incompris et moqués--ceux qui deviendront les grands noms de
notre époque: Claudel, Péguy, Valéry, etc. En juin 1905, Henri avait
rencontré celle qui, sous le nom d'Yvonne de Galais sera l'héroïne du
Grand Meaulnes. Brève rencontre, unique conversation le long des quais
de la Seine, d'où est né en lui, cependant, ce qui sera le grand amour
de sa vie. Il ne retrouvera qu'en 1913, après huit ans de recherches et
de souffrances, pour une deuxième courte rencontre, "La Belle Jeune
Fille", alors mariée et mère de deux enfants.

Ses études ayant été interrompues en 1907 par les deux ans de son
service militaire, il ne les avait pas reprises. Il avait tenu alors
quelque temps un Courrier littéraire, publié divers poèmes, essais,
contes (réunis plus tard sous le titre Miracles), cependant que
s'élaborait lentement l'oeuvre qui l'a rendu célèbre.

Et c'est quelques mois après la deuxième rencontre--la dernière--que
parut Le Grand Meaulnes commencé presque au lendemain de la première,
patiemment bâti, remanié, transformé au long de ces huit années, et qui
est l'histoire, à peine transposée, de tout ce qu'il avait vécu
jusqu'alors, et du grand douloureux amour qui a dominé sa vie.

Un an plus tard, il était tué aux Eparges, le 22 septembre 1914.

Sa soeur Isabelle, à qui est dédié le roman, après la mort de son mari,
Jacques Rivière, en 1925, publia l'abondante Correspondance des deux
amis; ensuite les Lettres au Petit B. (René Bichet, un gentil camarade
de Lakanal) et les Lettres d'Alain-Fournier à sa Famille, puis des
souvenirs sur son frère: Images d'Alain-Fournier, etc.

A ma soeur Isabelle.



PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Le Pensionnaire.

Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...

Je continue à dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne
plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n'y
reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte-Agathe. Mon
père, que j'appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à
la fois le Cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur,
et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes
vierges, à l'extrémité du bourg; une cour immense avec préaux et
buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur
le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers
La Gare, à trois kilomètres; au sud et par derrière, des champs, des
jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan
sommaire de cette demeure où s'écoulèrent les jours les plus tourmentés
et les plus chers de ma vie--demeure d'où partirent et où revinrent se
briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.

Le hasard des "changements", une décision d'inspecteur ou de préfet nous
avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps,
une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés,
ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui
volaient des pêches dans le jardin s'étaient enfuis silencieusement par
les trous de la haie... Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était
bien la ménagère la plus méthodique que j'aie jamais connue, était
entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout
de suite elle avait constaté avec désespoir, comma à chaque
"déplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si
mal construite... Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en
me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure
d'enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte
de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le
logement habitable... Quant à moi, coiffé d'un grand chapeau de paille à
rubans, j'étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à
attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivée. Car
aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première
soirée d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d'autres
attentes que je me rappelle; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux
du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu'un qui va descendre la
grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la première nuit que je dus passer
dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont
d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul dans cette
chambre; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se
promène. Tout ce paysage paisible--l'école, le champ du père Martin,
avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour
par des femmes en visite--est à jamais, dans ma mémoire, agité,
transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre
adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos. Nous
étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de novembre, le premier
jour d'automne qui fît songer à l'hiver. Toute la journée, Millie avait
attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour
la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe; et jusqu'au
sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regardé
anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau
neuf.

Après midi, je dus partir seul à vêpres.

"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon
costume d'enfant, même s'il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien
fallu sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire".

Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père
s'en allait au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume,
pêcher le brochet dans une barque; et ma mère, retirée jusqu'à la nuit
dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle
s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre
qu'elle mais aussi fière, vînt la surprendre. Et moi, les vêpres finies,
j'attendais, en lisant dans la froide salle à manger, qu'elle ouvrît la
porte pour me montrer comment ça lui allait.

Ce dimanche-là, quelque animation devant l'église me retint dehors après
vêpres. Un baptême, sous le porche, avait attroupé des gamins. Sur la
place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu leurs vareuses de
pompiers; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils
écoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la théorie...

Le carillon du baptême s'arrêta soudain, comme une sonnerie de fête qui
se serait trompée de jour et d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme
en bandoulière emmenèrent la pompe au petit trot; et je les vis
disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux,
écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée où
je n'osais pas les suivre.

Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le café Daniel, où
j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des
buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre
maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, à la petite
grille.

Elle était entr'ouverte et je vis aussitôt qu'il se passait quelque
chose d'insolite.

En effet, à la porte de la salle à manger--la plus rapprochée des cinq
portes vitrées qui donnaient sur la cour--une femme aux cheveux gris,
penchée, cherchait à voir au travers des rideaux. Elle était petite,
coiffée d'une capote de velours noir à l'ancienne mode. Elle avait un
visage maigre et fin, mais ravagé par l'inquiétude; et je ne sais quelle
appréhension, à sa vue, m'arrêta sur la première marche, devant la
grille.

"Où est-il passé? mon Dieu! disait-elle à mi-voix. Il était avec moi
tout à l'heure. Il a déjà fait le tour de la maison. Il s'est peut-être
sauvé..."

Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups à
peine perceptibles.

Personne ne venait ouvrir à la visiteuse inconnue. Millie, sans doute,
avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la
chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes
défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure...
En effet, lorsque j'eus pénétré dans la salle à manger, immédiatement
suivi de la visiteuse, ma mère apparut tenant à deux mains sur la tête
des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'étaient pas encore
parfaitement équilibrés... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigués
d'avoir travaillé à la chute du jour, et s'écria:

"Regarde! Je t'attendais pour te montrer..."

Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de
la salle, elle s'arrêta, déconcertée. Bien vite, elle enleva sa
coiffure, et, durant toute la scène qui suivit, elle la tint contre sa
poitrine, renversée comme un nid dans son bras droit replié.

La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un
sac de cuir, avait commencé de s'expliquer, en balançant légèrement la
tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle
avait repris tout son aplomb. Elle eut même, dès qu'elle parla de son
fils, un air supérieur et mystérieux qui nous intrigua.

Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferté-d'Angillon, à
quatorze kilomètres de Sainte-Agathe. Veuve--et fort riche, à ce
qu'elle nous fit comprendre--elle avait perdu le cadet de ses deux
enfants, Antoine, qui était mort un soir au retour de l'école, pour
s'être baigné avec son frère dans un étang malsain. Elle avait décidé de
mettre l'aîné, Augustin, en pension chez nous pour qu'il pût suivre le
Cours Supérieur.

Et aussitôt elle fit l'éloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je
ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbée
devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard
de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvée.

Ce qu'elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant: il
aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière,
jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des oeufs de
poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait
aussi des nasses... L'autre nuit, il avait découvert dans le bois une
faisane prise au collet...

Moi qui n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais un accroc à ma
blouse, je regardais Millie avec étonnement.

Mais ma mère n'écoutait plus. Elle fit même signe à la dame de se taire;
et, déposant avec précaution son "nid" sur la table, elle se leva
silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...

Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s'entassaient les pièces
d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré,
allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers
ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres
d'adjoints abandonnées où l'on mettait sécher le tilleul et mûrir les
pommes.

"Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du
bas, dit Millie à mi-voix, et je croyais que c'était toi, François, qui
étais rentré..."

Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le coeur
battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la
cuisine s'ouvrit; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine,
et se présenta dans l'entrée obscure de la salle à manger.

"C'est toi, Augustin?" dit la dame.

C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de
lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en
arrière et sa blouse noire sanglée d'une ceinture comme en portent les
écoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...

Il m'aperçut, et, avant que personne eût pu lui demander aucune
explication:

"Viens-tu dans la cour?" dit-il.

J'hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma
casquette et j'allai vers lui. Nous sortîmes par la porte de la cuisine
et nous allâmes au préau, que l'obscurité envahissait déjà. A la lueur
de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez
droit, à la lèvre duvetée.

"Tiens, dit-il, j'ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n'y avais donc
jamais regardé?"

Il tenait à la main une petite roue en bois noirci; un cordon de fusées
déchiquetées courait tout autour; ç'avait dû être le soleil ou la lune
au feu d'artifice du Quatorze Juillet.

"Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours les
allumer", dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un qui espère
bien trouver mieux par la suite.

Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux
complètement ras comme un paysan. Il me montra les deux fusées avec
leurs bouts de mèche en papier que la flamme avait coupés, noircis, puis
abandonnés. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa
poche--à mon grand étonnement, car cela nous était formellement
interdit--une boîte d'allumettes. Se baissant avec précaution, il mit
le feu à la mèche. Puis, me prenant par la main, il m'entraîna vivement
en arrière.

Un instant après, ma mère qui sortait sur le pas de la porte, avec la
mère de Meaulnes, après avoir débattu et fixé le prix de pension, vit
jaillir sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes d'étoiles
rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, l'espace d'une seconde,
dressé dans la lueur magique, tenant par la main le grand gars nouveau
venu et ne bronchant pas...

Cette fois encore, elle n'osa rien dire.

Et le soir, au dîner, il y eut, à la table de famille, un compagnon
silencieux, qui mangeait, la tête basse, sans se soucier de nos trois
regards fixés sur lui.



CHAPITRE II

Après quatre heures.

Je n'avais guère été, jusqu'alors, courir dans les rues avec les gamins
du bourg. Une coxalgie, dont j'ai souffert jusque vers cette année
189... m'avait rendu craintif et malheureux. Je me vois encore
poursuivant les écoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la
maison, en sautillant misérablement sur une jambe...

Aussi ne me laissait-on guère sortir. Et je me rappelle que Millie, qui
était très fière de moi, me ramena plus d'une fois à la maison, avec
force taloches, pour m'avoir ainsi rencontré, sautant à cloche-pied,
avec les garnements du village.

L'arrivée d'Augustin Meaulnes, qui coïncida avec ma guérison, fut le
commencement d'une vie nouvelle.

Avant sa venue, lorsque le cours était fini, à quatre heures, une longue
soirée de solitude commençait pour moi. Mon père transportait le feu du
poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger; et peu à
peu les derniers gamins attardés abandonnaient l'école refroidie où
roulaient des tourbillons de fumée. Il y avait encore quelques jeux, des
galopades dans la cour; puis la nuit venait; les deux élèves qui avaient
balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs
pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant
le grand portail ouvert...

Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la
mairie, enfermé dans le cabinet des archives plein de mouches mortes,
d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule,
auprès d'une fenêtre qui donnait sur le jardin.

Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient
à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je
rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais
trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien dire et,
la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer
son feu dans l'étroite cuisine où vacillait la flamme d'une bougie.

Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant
paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux
visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe
autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque
mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-
là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt
le grand Meaulnes.

Dès qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est-à-dire dès les premiers
jours de décembre, l'école cessa d'être désertée le soir, après quatre
heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et
leurs seaux d'eau, il y avait toujours, après le cours, dans la classe,
une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés
autour de Meaulnes. Et c'étaient de longues discussions, des disputes
interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et
plaisir.

Meaulnes ne disait rien; mais c'était pour lui qu'à chaque instant l'un
des plus bavards s'avançait au milieu du groupe, et, prenant à témoin
tour à tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment,
racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres
suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.

Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes réfléchissait.
Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il eût réservé
ses éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul.
Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe
n'éclairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait
soudain et, traversant le cercle pressé:

"Allons, en route!" criait-il.

Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris jusqu'à la nuit
noire, dans le haut du bourg...

Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, j'allais à
la porte des écuries des faubourgs, à l'heure où l'on trait les
vaches... Nous entrions dans les boutiques, et, du fond de l'obscurité,
entre deux craquements de son métier, le tisserand disait:

"Voilà les étudiants!"

Généralement, à l'heur du dîner, nous nous trouvions tout près du Cours,
chez Desnoues, le charron, qui était aussi maréchal. Sa boutique était
une ancienne auberge, avec de grandes portes à deux battants qu'on
laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la
forge et l'on apercevait à la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et
tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrêté leur voiture
pour causer un instant, parfois un écolier comme nous, adossé à une
porte, qui regardait sans rien dire.

Et c'est là que tout commença, environ huit jours avant Noël.



CHAPITRE III

"Je fréquentais la boutique d'un vannier".

La pluie était tombée tout le jour, pour ne cesser qu'au soir. La
journée avait été mortellement ennuyeuse. Aux récréations, personne ne
sortait. Et l'on entendait mon père, M. Seurel, crier à chaque minute,
dans la classe:

"Ne sabotez donc pas comme ça, les gamins!"

Après la dernière récréation de la journée, ou, comme nous disions,
après le dernier "quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant
marchait le long en large pensivement, s'arrêta, frappa un grand coup de
règle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins
de classe où l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda:

"Qui est-ce qui ira demain en voiture à La Gare avec François, pour
chercher M. et Mme Charpentier?"

C'étaient mes grands-parents: grand-père Charpentier, l'homme au grand
burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son
bonnet de poil de lapin qu'il appelait son képi... Les petits gamins le
connaissaient bien. Les matins, pour se débarbouiller, il tirait un seau
d'eau, dans lequel il barbotait, à la façon des vieux soldats en se
frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derrière
le dos, l'observaient avec une curiosité respectueuse... Et ils
connaissaient aussi grand'mère Charpentier, la petite paysanne, avec sa
capote tricotée, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la
classe des plus petits.

Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Noël, à la
Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour nous voir, traversé tout le
département, chargés de ballots de châtaignes et de victuailles pour
Noël enveloppées dans des serviettes. Dès qu'ils avaient passé, tous les
deux, emmitouflés, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison,
nous fermions sur eux toutes les portes, et c'était une grande semaine
de plaisir qui commençait...

Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il
fallait quelqu'un de sérieux qui ne nous versât pas dans un fossé, et
d'assez débonnaire aussi, car le grand-père Charpentier jurait
facilement et la grand-mère était un peu bavarde.

A la question de M. Seurel, une dizaine de voix répondirent, criant
ensemble:

"Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!"

Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.

Alors ils crièrent:

"Fromentin!"

D'autres:

"Jasmin Delouche!"

Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monté sur sa truie au
triple galop, criait: "Moi! Moi!" d'une voix perçante.

Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement la main.

J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture à âne
serait devenu un événement plus important. Il le désirait aussi, mais il
affectait de se taire dédaigneusement. Tous les grands élèves s'étaient
assis comme lui sur la table, à revers, les pieds sur le banc, ainsi que
nous faisions dans les moments de grand répit et de réjouissance.
Coffin, sa blouse relevée et roulée autour de la ceinture, embrassait la
colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commençait de
grimper en signe d'allégresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en
disant:

"Allons! Ce sera Moucheboeuf".

Et chacun regagna sa place en silence.

A quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me
trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions
le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en
capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui et, rasant
les murs, se présenta en sifflant à la porte du charron. Meaulnes ouvrit
le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions
installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée
par de glacials coups de vent: Coffin et moi, assis auprès de la forge,
nos pieds boueux dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux
poches, silencieux, adossé au battant de la porte d'entrée. De temps à
autre, dans la rue, passait une dame de village, la tête baissée à cause
du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour
regarder qui c'était.

Personne ne disait rien. Le maréchal et son ouvrier, l'un soufflant la
forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres
brusques... Je me rappelle ce soir-là comme un des grands soirs de mon
adolescence. C'était en moi un mélange de plaisir et d'anxiété: je
craignais que mon compagnon ne m'enlevât cette pauvre joie d'aller à La
Gare en voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer,
quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout bouleverser.

De temps à autre, le travail paisible et régulier de la boutique
s'interrompait pour un instant. Le maréchal laissait à petits coups
pesants et clairs retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en
l'approchant de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait
travaillé. Et, redressant la tête, il nous disait, histoire de souffler
un peu:

"Eh bien, ça va, la jeunesse?"

L'ouvrier restait la main en l'air à la chaîne du soufflet, mettait son
poing gauche sur la hanche et nous regardait en riant.

Puis le travail sourd et bruyant reprenait.

Durant une de ces pauses, on aperçut, par la porte battante, Millie dans
le grand vent, serrée dans un fichu, qui passait chargée de petits
paquets.

Le maréchal demanda:

"C'est-il que M. Charpentier va bientôt venir?

--Demain, répondis je, avec ma grand'mère, j'irai les chercher en
voiture au train de 4 h 2.

--Dans la voiture à Fromentin, peut-être?"

Je répondis bien vite:

"Non, dans celle du père Martin.

--Oh! alors, vous n'êtes pas revenus".

Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent à rire.

L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque chose:

"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher à Vierzon.
Il y a une heure d'arrêt. C'est à quinze kilomètres. On aurait été de
retour avant même que l'âne à Martin fût attelé.

--Çà, dit l'autre, c'est une jument qui marche!...

--Et je crois bien que Fromentin la prêterait facilement".

La conversation finit là. De nouveau la boutique fut un endroit plein
d'étincelles et de bruit, où chacun ne pensa que pour soi.

Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire
signe au grand Meaulnes, il ne m'aperçut pas d'abord. Adossé à la porte
et la tête penchée, il semblait profondément absorbé par ce qui venait
d'être dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses réflexions, regardant,
comme à travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui
travaillaient, je pensai soudain à cette image de Robinson Crusoé, où
l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand départ, "fréquentant la
boutique d'un vannier"...

Et j'y ai souvent repensé depuis.



CHAPITRE IV

L'Évasion.

A une heure de l'après-midi, le lendemain, la classe du Cours supérieur
est claire, au milieu du paysage gelé, comme une barque sur l'Océan. On
n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pêche,
mais les harengs grillés sur le poêle et la laine roussie de ceux qui,
en rentrant, se sont chauffés de trop près.

On a distribué, car la fin de l'année approche, les cahiers de
compositions. Et, pendant que M. Seurel écrit au tableau l'énoncé des
problèmes, un silence imparfait s'établit, mêlé de conversations à voix
basse, coupé de petits cris étouffés et de phrases dont on ne dit que
les premiers mots pour effrayer son voisin:

"Monsieur! Un tel me..."

M. Seurel, en copiant ses problèmes, pense à autre chose. Il se retourne
de temps à autre, en regardant tout le monde d'un air à la fois sévère
et absent. Et ce remue-ménage sournois cesse complètement, une seconde,
pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement.

Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout d'une des
tables de la division des plus jeunes, près des grandes vitres, je n'ai
qu'à me redresser un peu pour apercevoir le jardin, le ruisseau dans le
bas, puis les champs.

De temps à autre, je me soulève sur la pointe des pieds et je regarde
anxieusement du côté de la ferme de la Belle-Etoile. Dès le début de la
classe, je me suis aperçu que Meaulnes n'était pas rentré après la
récréation de midi. Son voisin de table a bien dû s'en apercevoir aussi.
Il n'a rien dit encore, préoccupé par sa composition. Mais, dès qu'il
aura levé la tête, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un,
comme c'est l'usage, ne manquera par de crier à haute voix les premiers
mots de la phrase:

"Monsieur! Meaulnes..."

Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le soupçonne de
s'être échappé. Sitôt le déjeuner terminé, il a dû sauter le petit mur
et filer à travers champs, en passant le ruisseau à la Vieille-Planche,
jusqu'à la Belle-Etoile. Il aura demandé la jument pour aller chercher
M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.

La Belle-Etoile est, là-bas, de l'autre côté du ruisseau, sur le versant
de la côte, une grande ferme, que les ormes, les chênes de la cour et
les haies vives cachent en été. Elle est placée sur un petit chemin qui
rejoint d'un côté la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays.
Entourée de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne
dans le fumier, la grande bâtisse féodale est au mois de juin enfouie
sous les feuilles, et, de l'école, on entend seulement, à la tombée de
la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais
aujourd'hui, j'aperçois par la vitre, entre les arbres dépouillés, le
haut mur grisâtre de la cour, la porte d'entrée, puis, entre des
tronçons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallèle au
ruisseau, qui mène à la route de La Gare.

Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est changé
encore.

Ici, M. Seurel achève de copier le deuxième problème. Il en donne trois
d'habitude. Si aujourd'hui par hasard, il n'en donnait que deux... Il
remonterait aussitôt dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de
Meaulnes. Il enverrait pour le chercher à travers le bourg deux gamins
qui parviendraient certainement à le découvrir avant que la jument ne
soit attelée...

M. Seurel, le deuxième problème copié, laisse un instant retomber son
bras fatigué... Puis, à mon grand soulagement, il va à la ligne et
recommence à écrire en disant:

"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!"

... Deux petits traits noirs, qui dépassaient le mur de la Belle-Etoile
et qui devaient être les deux brancards dressés d'une voiture, ont
disparu. Je suis sûr maintenant qu'on fait là-bas les préparatifs du
départ de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tête et le poitrail
entre les deux pilastres de l'entrée, puis s'arrête, tandis qu'on fixe
sans doute, à l'arrière de la voiture un second siège pour les voyageurs
que Meaulnes prétend ramener. Enfin tout l'équipage sort lentement de la
cour, disparaît un instant derrière la haie, et repasse avec la même
lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on aperçoit entre deux tronçons
de la clôture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les
guides, un coude nonchalamment appuyé sur le côté de la voiture, à la
façon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.

Un instant encore tout disparaît derrière la haie. Deux hommes qui sont
restés au portail de la Belle-Etoile, à regarder partir la voiture, se
concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce
décide enfin à mettre sa main en porte-voix près de sa bouche et à
appeler Meaulnes, puis à courir quelques pas, dans sa direction, sur le
chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivée sur la
route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir,
Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dressé comme
un conducteur de char romain, secouant à deux mains les guides, il lance
sa bête à fond de train et disparaît en un instant de l'autre côté de la
montée. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris à courir;
l'autre s'est lancé au galop à travers champs et semble venir vers nous.

En quelques minutes, et au moment même où M. Seurel, quittant le
tableau, se frotte les mains pour en enlever la craie, au moment où
trois voix à la fois crient du fond de la classe:

"Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!"

L'homme en blouse bleue est à la porte, qu'il ouvre soudain toute
grande, et, levant son chapeau, il demande sur le seuil:

"Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autorisé cet élève à
demander la voiture pour aller à Vierzon chercher vos parents? Il nous
est venu des soupçons...

--Mais pas du tout!" répond M. Seurel.

Et aussitôt c'est dans la classe un désarroi effroyable. Les trois
premiers, près de la sortie, ordinairement chargés de pourchasser à
coups de pierres les chèvres ou les porcs qui viennent brouter dans la
cour les corbeilles d'argent, se sont précipités à la porte. Au violent
piétinement de leurs sabots ferrés sur les dalles de l'école a succédé,
dehors, le bruit étouffé de leurs pas précipités qui mâchent le sable de
la cour et dérapent au virage de la petite grille ouverte sur la route.
Tout le reste de la classe s'entasse aux fenêtres du jardin. Certains
ont grimpé sur les tables pour mieux voir...

Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est évadé.

"Tu iras tout de même à La Gare avec Moucheboeuf, me dit M. Seurel.
Meaulnes ne connaît pas le chemin de Vierzon. Il se perdra aux
carrefours. Il ne sera pas au train pour trois heures".

Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour demander:

"Mais qu'y a-t-il donc?"

Dans la rue du bourg, les gens commencent à s'attrouper. Le paysan est
toujours là, immobile, entêté, son chapeau à la main, comme quelqu'un
qui demande justice.



CHAPITRE V

La voiture qui revient.

Lorsque j'eus ramené de La Gare les grands-parents, lorsqu'après le
dîner, assis devant la haute cheminée, ils commencèrent à raconter par
le menu détail tout ce qui leur était arrivé depuis les dernières
vacances, je m'aperçus bientôt que je ne les écoutais pas.

La petite grille de la cour était tout près de la porte de la salle à
manger. Elle grinçait en s'ouvrant. D'ordinaire, au début de la nuit,
pendant nos veillées de campagne, j'attendais secrètement ce grincement
de la grille. Il était suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant
sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se
concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'était un voisin, les
institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue
veillée.

Or, ce soir-là, je n'avais plus rien à espérer du dehors, puisque tous
ceux que j'aimais étaient réunis dans notre maison; et pourtant je ne
cessais d'épier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrît
notre porte.

Le vieux grand-père, avec son air broussailleux de grand berger gascon,
ses deux pieds lourdement posés devant lui, son bâton entre les jambes,
inclinant l'épaule pour cogner sa pipe contre son soulier, était là. Il
approuvait de ses yeux mouillés et bons ce que disait la grand'mère, de
son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui
n'avaient pas encore payé leur fermage. Mais je n'étais plus avec eux.

J'imaginais le roulement de voiture qui s'arrêterait soudain devant la
porte. Meaulnes sauterait de la carriole et entrerait comme si rien ne
s'était passé... Ou peut-être irait-il d'abord reconduire la jument à la
Belle-Etoile; et j'entendrais bientôt son pas sonner sur la route et la
grille s'ouvrir...

Mais rien. Le grand-père regardait fixement devant lui et ses paupières
en battant s'arrêtaient longuement sur ses yeux comme à l'approche du
sommeil. La grand'mère répétait avec embarras sa dernière phrase, que
personne n'écoutait.

"C'est de ce garçon que vous êtes en peine?" dit-elle enfin.

A La Gare, en effet, je l'avais questionnée vainement. Elle n'avait vu
personne, à l'arrêt de Vierzon, qui ressemblât au grand Meaulnes. Mon
compagnon avait dû s'attarder en chemin. Sa tentative était manquée.
Pendant le retour, en voiture, j'avais ruminé ma déception, tandis que
ma grand'mère causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre,
les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'âne
trottinant. De temps à autre, sur le grand calme de l'après-midi gelé,
montait l'appel lointain d'une bergère ou d'un gamin hélant son
compagnon d'un bosquet de sapins à l'autre. Et chaque fois, ce long cri
sur les coteaux déserts me faisait tressaillir, comme si c'eût été la
voix de Meaulnes me conviant à le suivre au loin...

Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se
coucher. Déjà le grand-père était entré dans la chambre rouge, la
chambre-salon, tout humide et glacée d'être close depuis l'autre hiver.
On avait enlevé, pour qu'il s'y installât, les têtières en dentelle des
fauteuils, relevé les tapis et mis de côté les objets fragiles. Il avait
posé son bâton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il
venait de souffler sa bougie, et nous étions debout, nous disant
bonsoir, prêts à nous séparer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures
nous fit taire.

On eût dit deux équipages se suivant lentement au très petit trot. Cela
ralentit le pas et finalement vint s'arrêter sous la fenêtre de la salle
à manger qui donnait sur la route, mais qui était condamnée.

Mon père avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte
qu'on avait déjà fermée à clef. Puis, poussant la grille, s'avançant sur
le bord des marches, il leva la lumière au-dessus de sa tête pour voir
ce qui se passait.

C'étaient bien deux voitures arrêtées, le cheval de l'une attaché
derrière l'autre. Un homme avait sauté à terre et hésitait...

"C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous m'indiquer
M. Fromentin, métayer à la Belle-Etoile? J'ai trouvé sa voiture et sa
jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin près de la
route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et
son adresse sur la plaque. Comme c'était sur mon chemin, j'ai ramené son
attelage par ici, afin d'éviter des accidents, mais ça m'a rudement
retardé quand même".

Nous étions là, stupéfaits. Mon père s'approcha. Il éclaira la carriole
avec sa lampe.

"Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas même une
couverture. La bête est fatiguée; elle boitille un peu".

Je m'étais approché jusqu'au premier rang et je regardais avec les
autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une épave qu'eût
ramenée la haute mer--la première épave et la dernière, peut-être, de
l'aventure de Meaulnes.

"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous laisser
la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit s'inquiéter, chez
moi".

Mon père accepta. De cette façon nous pourrions dès ce soir reconduire
l'attelage à la Belle-Etoile sans dire ce qui s'était passé. Ensuite, on
déciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et écrire à la
mère de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bête, en refusant le verre de
vin que nous lui offrions.

Du fond de sa chambre où il avait rallumé la bougie, tandis que nous
rentrions sans rien dire et que mon père conduisait la voiture à la
ferme, mon grand-père appelait:

"Alors? Est-il rentré, ce voyageur?"

Les femmes se concertèrent du regard, une seconde:

"Mais oui, il a été chez sa mère. Allons, dors. Ne t'inquiète pas!

--Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais", dit-il.

Et, satisfait, il éteignit sa lumière et se tourna dans son lit pour
dormir.

Ce fut la même explication que nous donnâmes aux gens du bourg. Quant à
la mère du fugitif, il fut décidé qu'on attendrait pour lui écrire. Et
nous gardâmes pour nous seuls notre inquiétude qui dura trois grands
jours. Je vois encore mon père rentrant de la ferme vers onze heures, sa
moustache mouillée par la nuit, discutant avec Millie d'une voix très
basse, angoissée et colère...



CHAPITRE VI

On frappe au carreau.

Le quatrième jour fut un des plus froids de cet hiver-là. De grand
matin, les premiers arrivés dans la cour se réchauffaient en glissant
autour du puits. Ils attendaient que le poêle fût allumé dans l'école
pour s'y précipiter.

Derrière le portail, nous étions plusieurs à guetter la venue des gars
de la campagne. Ils arrivaient tout éblouis encore d'avoir traversé des
paysages de givre, d'avoir vu les étangs glacés, les taillis où les
lièvres détalent... Il y avait dans leurs blouses un goût de foin et
d'écurie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient
autour du poêle rouge. Et, ce matin-là, l'un d'eux avait apporté dans un
panier un écureuil gelé qu'il avait découvert en route. Il essayait, je
me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du préau, la longue
bête raidie...

Puis la pesante classe d'hiver commença...

Un coup brusque au carreau nous fit lever la tête.



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