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Vallès, Jules / Le bachelier
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Jules Valls

(1832-1885)

LE BACHELIER

(1879)



Table des matires

DDICACE
1 En route
2 Matoussaint?
3 Htel Lisbonne
4 L'avenir
5 L'habit vert
6 La politique
7 Les coles
8 La revanche
9 La maison Renoul
10 Mes colres
11 Le comit des jeunes
12 2 Dcembre
13 Aprs la dfaite
14 Dsespoir
15 Legrand
16 Paris
17 Les camarades
18 Le garni
19 La pension Enttard
20 Ba be bi bo bu
21 Prceptorat. Chausson
22 L'pingle
23 High life
24 Le Christ au saucisson
25 Mazas
26 Journaliste
27 Hasards de la fourchette
28 marier
29 Monsieur, Monsieur Bonardel
30 Sous l'Odon
31 Le duel
32 Agonie
33 Je me rends




DDICACE

CEUX
QUI
NOURRIS DE GREC ET DE LATIN
SONT MORT DE FAIM

JE DDIE CE LIVRE.
Jules VALLS.



1
En route

J'ai de l'ducation.

Vous voil arm pour la lutte--a fait mon professeur en me
disant adieu.--Qui triomphe au collge entre en vainqueur dans
la carrire.

Quelle carrire?

Un ancien camarade de mon pre, qui passait Nantes, et est venu
lui rendre visite, lui a racont qu'un de leurs condisciples
d'autrefois, un de ceux qui avaient eu tous les prix, avait t
trouv mort, fracass et sanglant, au fond d'une carrire de
pierre, o il s'tait jet aprs tre rest trois jours sans pain.

Ce n'est pas dans cette carrire qu'il faut entrer; je ne pense
pas; il ne faut pas y entrer la tte la premire, en tout cas.

Entrer dans la carrire veut dire: s'avancer dans le chemin de la
vie; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour.

_Comme Hercule dans le carrefour._ Je n'ai pas oubli ma
mythologie. Allons! c'est dj quelque chose.

Pendant qu'on attelait les chevaux, le proviseur est arriv pour
me serrer la main comme un de ses plus chers _alumni_. Il a dit
_alumni_.

Troubl par l'ide du dpart, je n'ai pas compris tout de suite.
M. Ribal, le professeur de troisime, m'a pouss le coude.

_Alumn-us, alumn-i_, m'a-t-il souffl tout bas en appuyant sur
le gnitif et en ayant l'air de remettre la boucle de son
pantalon.

J'y suis! _Alumnus_.... cela veut dire lve, c'est vrai.

Je ne veux pas tre en reste de langue morte avec le proviseur; il
me donne du latin, je lui rends du grec:

[texte en grec] (ce qui veut dire: merci, mon cher matre).

Je fais en mme temps un geste de tragdie, je glisse, le
proviseur veut me retenir, il glisse aussi; trois ou quatre
personnes ont failli tomber comme des capucins de cartes.

Le proviseur (_impavidum ferient ruinae_) reprend le premier son
quilibre, et revient vers moi, en marchant un peu sur les pieds
de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprme, de mon
ducation.

Avec ce bagage-l, mon ami...

Le facteur croit qu'il s'agit de mes malles.

Vous avez des colis?

Je n'ai qu'une petite malle, mais j'ai mon ducation.


Me voil parti.

Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, biller,
crier comme l'ide m'en viendra.

Je suis matre de mes gestes, matre de ma parole et de mon
silence. Je sors enfin du berceau o mes braves gens de parents
m'ont tenu emmaillot dix-sept ans, tout en me relevant pour me
fouetter de temps en temps.

Je n'ose y croire! j'ai peur que la voiture ne s'arrte, que mon
pre ou ma mre ne remonte et qu'on ne me reconduise dans le
berceau. J'ai peur que tout au moins un professeur, un marchand de
langues mortes n'arrive s'installer auprs de moi comme un
gendarme.

Mais non, il n'y a qu'un gendarme sur l'impriale, et il a des
buffleteries couleur d'omelette, des paulettes en fromage, un
chapeau la Napolon.

Ces gendarmes-l n'arrtent que les assassins; ou, quand ils
arrtent les honntes gens, je sais que ce n'est pas un crime de
se dfendre. On a le droit de les tuer comme Farreyrolles! On
vous guillotinera aprs; mais vous tes moins dshonor avec votre
tte coupe que si vous aviez fait tomber votre pre contre un
meuble, en le repoussant pour viter qu'il ne vous assomme.


Je suis LIBRE! LIBRE! LIBRE!...

Il me semble que ma poitrine s'largit et qu'une moutarde
d'orgueil me monte au nez... J'ai des fourmis dans les jambes et
du soleil plein le cerveau.

Je me suis pelotonn sur moi-mme. Oh! ma mre trouverait que j'ai
l'air nou ou bossu, que mon oeil est hagard, que mon pantalon est
relev, mon gilet dfait, mes boutons partis--C'est vrai, ma
main a fait sauter tout, pour aller fourrager ma chair sur ma
poitrine; je sens mon coeur battre l-dedans grands coups, et
j'ai souvent compar ces battements d'alors au saut que fait, dans
un ventre de femme, l'enfant qui va natre...

Peu peu cependant l'exaltation s'affaisse, mes nerfs se
dtendent, et il me reste comme la fatigue d'un lendemain
d'ivresse. La mlancolie passe sur mon front, comme l-haut dans
le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la
face du soleil.

L'horizon qui, travers la vitre me menace de son immensit, la
campagne qui s'tend muette et vide, cet espace et cette solitude
m'emplissent peu peu d'une poignante motion...


Je ne sais quel moment on a transport la diligence sur le
chemin de fer[1]; mais je me sens pris d'une espce de peur
religieuse devant ce chemin que crvent le front de cuivre de la
locomotive, et o court ma vie... Et moi, le fier, moi, le brave,
je me sens plir et je crois que je vais pleurer.

Justement le gendarme me regarde--du courage. Je fais l'enrhum
pour expliquer l'humidit de mes yeux et j'ternue pour cacher que
j'allais sangloter.

Cela m'arrivera plus d'une fois.

Je couvrirai ternellement mes motions intimes du masque de
l'insouciance et de la perruque de l'ironie...


J'ai eu pour voisine de voyage une jolie fille la gorge grasse,
au rire engageant, qui m'a mis l'aise en salant les mots et en
me caressant de ses grands yeux bleus.

Mais un moment d'arrt, elle a tendu la main vers une
bouquetire; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.

J'ai rougi, quitt ce wagon et saut dans un autre. Je ne suis pas
assez riche pour acheter des roses!

J'ai juste vingt-quatre sous dans ma poche: vingt sous en argent
et quatre sous en sous... mais je dois toucher quarante francs en
arrivant Paris.

C'est toute une histoire.


Il parat que M. Truchet, de Paris, doit de l'argent M. Andrez,
de Nantes, qui est dbiteur de mon pre pour un M. Chalumeau, de
Saint-Nazaire; il y a encore un autre paroissien dans l'affaire;
mais il rsulte de toutes ces explications que c'est au bureau des
Messageries de Paris, que je recevrai de la main de M. Truchet la
somme de quarante francs.

D'ici l, vingt-quatre sous!

Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des paules de lutteur, une voix
de cuivre, des dents de chien, la peau olivtre, les mains comme
du citron, et les cheveux comme du bitume.

Avec cette tournure de sauvage, une timidit terrible, qui me rend
malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regard en face par
qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi; quand les
gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre
et dont je boucherais l'ironie coups de poing, j'ai des peurs
d'enfant et des embarras de jeune fille.

Ma brave femme de mre m'a si souvent dit que j'tais laid
partir du nez et que j'tais empot et maladroit (je ne savais pas
mme faire des 8 en arrosant), que j'ai la dfiance de moi-mme
vis--vis de quiconque n'est pas homme de collge, professeur ou
copain.

Je me crois infrieur tous ceux qui passent et je ne suis sr
que de mon courage.


J'ai de quoi manger avec des provisions de ma mre. Je ne
toucherai pas mes vingt-quatre sous.

La soif m'ayant pris, je me suis gliss dans le buffet, et
derrire les voyageurs, j'ai tir moi une carafe, j'ai rempli
mon gobelet de cuir. Je l'achetai au temps o je voulais tre
marin, aventurier, dcouvreur d'les.

Il me faut bien de l'nergie pour sauter au cou de cette carafe et
voler son eau. Il me semble que je suis un de ces pauvres qui
tendent la main vers une cuelle, aux portes des villages.

Je m'trangle boire, mon coeur s'trangle aussi. Il y a l un
geste qui m'humilie.


Paris, 5 heures du matin.


Nous sommes arrivs.

Quel silence! tout parat ple sous la lueur triste du matin et il
y a la solitude des villages dans ce Paris qui dort. C'est
mlancolique comme l'abandon: il fait le froid de l'aurore, et la
dernire toile clignote btement dans le bleu fade du ciel.

Je suis effray comme un Robinson dbarqu sur un rivage
abandonn, mais dans un pays sans arbres verts et sans fruits
rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme aveugles, avec
leurs volets ferms, leurs rideaux baisss.

Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.

Et le personnage aux quarante francs? l'ami de M. Andrez?

J'accoste celui des remueurs de colis qui me parat le plus _bon
enfant_, et, lui montrant ma lettre, je lui demande M. Truchet,--
c'est le nom qui est sur l'enveloppe.

M. Truchet? son bureau est l, mais il est parti hier pour
Orlans.

--Parti!... Est-ce qu'il doit revenir ce soir?

--Pas avant quelques jours; il y a eu sur la ligne un vol commis
par un postillon, et il a t charg d'aller suivre l'affaire.

M. Truchet est parti. Mais ma mre est une criminelle! Elle devait
prvoir que cet homme pouvait partir, elle devait savoir qu'il y a
des postillons qui volent, elle devait m'viter de me trouver seul
avec une pice d'un franc sur le pav d'une ville o j'ai t
enferm comme colier, rien de plus.

Vous tes le voyageur qui cette malle appartient? fait un
employ.

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous la faire enlever? Nous allons placer d'autres
bagages dans le bureau.

La prendre! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traner
travers la ville... je tomberais au bout d'une heure. Oh! il me
vient des larmes de rage, et ma gorge me fait mal comme si un
couteau brch fouillait dedans...

Allons, la malle! voyons!

C'est l'employ qui revient la charge, poussant mon colis vers
moi, d'un geste embt et furieux.

Monsieur, dis-je d'une voix tremblante... J'ai pour M. Truchet...
une lettre de M. Andrez, le directeur des Messageries de
Nantes...

L'homme se radoucit.

M. Andrez?... Connais! Et alors c'est d'un endroit o aller loger
que vous avez besoin?... Il y a un htel, rue des Deux-cus, pas
cher.

Il a dit pas cher d'un air trop bon. Il voit le fond de ma
bourse, je sens cela!

Pour trente sous, vous aurez une chambre.

Trente sous!

Je prends mon courage deux mains et ma malle par l'anse.

Mais une ide me vient.

Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici? je viendrais la
reprendre plus tard?

--Vous pouvez... Je vais vous la pousser dans ce coin... Fichtre!
on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en regardant
l'adresse. J'espre que vous avez pris vos prcautions.

C'est ma mre qui a clou la carte sur mon bagage:


Cette malle, souvenir
de famille, appartient
VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), n le jour de la
Saint-Barnab, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur
Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixime, au
collge royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars,
pour Paris, par la dili-
gence Laffitte et Gail-
lard, dans la Rotonde,
place du coin. La ren-
voyer, en cas d'acci-
dent, Nantes (Loire-
Infrieure), l'adresse
de M. Vingtras, pre,
quai de Richebourg, 2,
au second, dans la mai-
son de Monsieur Jean
Paussier, dit Gros
Ventouse.
_Veillez sur elle!_


C'est arrang comme une pitaphe de cimetire sur une croix de
village. Le facteur me regarde de la tte aux pieds, et moi je
balbutie un mensonge:

C'est ma grand-mre qui a fait cela. Vous savez, les bonnes
femmes de village...

Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l'pitaphe
une vieille paysanne.

Elle a un serre-tte noir, et sa cotte en l'air par-derrire, je
vois a, dit le facteur d'un air bon enfant.

S'il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui
tait la coiffure aime de ma mre!... ma mre que je viens de
renier...

Enfin, on a remis la malle.--Je salue, tourne le bouton et m'en
vais.


Me voil dans Paris.

C'est ainsi que j'y entre.

Je dbute bien! Que sera ma vie commence sous une pareille
toile?

Je sors de la cour; je vais devant moi... Des voitures de bouchers
passent au galop; les chevaux ont les naseaux comme du feu (on dit
en province que c'est parce qu'on leur fait boire du sang); la
ferblanterie des voitures de laitier bondit sur le pav; des
ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs outils
rouls dans leur blouse; quelques boutiques ouvrent l'oeil, des
sacristains paraissent sur les escaliers des glises, avec de
grosses clefs la main; des redingotes se montrent.

Paris s'veille.

Paris est veill.

J'ai attendu huit heures en tranant dans les rues.



2
Matoussaint?

Que faire?

Je n'ai qu'une ressource, aller trouver Matoussaint, l'ancien
camarade qui restait rue de l'Arbre-Sec. S'il est l, je suis
sauv.

Il n'y est pas!

Matoussaint a quitt la maison depuis un mois, et l'on ne sait pas
o il est all.

On l'a vu partir avec des potes, me dit le concierge... des gens
qui avaient des cheveux jusque-l.

C'est bien des potes, n'est-ce pas? et puis pas trs bien mis;
des potes, allez, monsieur, fait-il en branlant la tte.

Oh! oui, ce sont des potes, probablement!


Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour la nice
d'une fruitire qui demeurait rue des Vieux-Augustins.

N'avait-elle pas aussi, ce que m'a confi Matoussaint, un oncle
_qui avait pris la Bastille?_ Il avait gard un culte pour la
place et il tait toujours au _mannezingue_[2] du coin, d'o il
partait tous les soirs sol comme la bourrique de Robespierre, en
insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-tre le nez dans
son verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.

Hlas! le marchand de vin est dmoli. C'est tomb sous la pioche,
et je ne vois qu'un tireur de cartes qui m'offre de me dire ma
bonne aventure.

Combien?

--Deux sous, le petit jeu.


Je tire une carte--par superstition--pour avoir mon horoscope,
pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois personnes en
font autant.

Au bout de cinq minutes, l'homme nous racole, une bonne, deux
maons et moi, et nous fait marcher comme des recrues que mne un
sergent, jusqu'au mastroquet voisin. L, nous regardant d'un air
de dgot:

_L'as de coeur!_

--C'est moi qui ai l'as de coeur.


--Monsieur, me dit le sorcier en m'attirant lui, voulez-vous le
grand ou le petit jeu?

Je sens que si je demande le petit jeu il me prdira le suicide,
l'hpital, la posie, rien que des malheurs; je demande le grand.

Quinze centimes en plus.

Je donne mes vingt-cinq centimes.

Payez-vous un verre de vin?

Je suis sur la pente de la lchet. Il me demanderait une chopine,
j'irais de la chopine, je roulerais mme jusqu'au litre.

On apporte des verres.

la vtre!

Il boit, s'essuie les lvres, renfonce son chapeau et commence:

Vous avez l'air pauvre, vous tes mal mis, votre figure ne plat
pas tout le monde; une personne qui vous veut du mal se trouvera
sur votre chemin, ceux qui vous voudront du bien en seront
empchs, mais vous triompherez de tous ces obstacles l'aide
d'une troisime personne qui arrivera au moment o vous vous y
attendrez le moins. Il faudrait pour connatre son nom, regarder
dans le _jeu des sorciers._ C'est cinq sous pour tout savoir.

L'homme se dpche de m'expdier.

Vous tirerez le diable par la queue jusqu' quarante ans; alors,
vous songerez vous marier, mais il sera trop tard: celle qui
vous plaira vous trouvera trop vieux et trop laid, et l'on vous
renverra de la famille.

Il me pousse dans le corridor et appelle le _dix de trfle._


Il n'y a plus qu' aller du ct de l'amoureuse Matoussaint.

Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit nom.
Matoussaint l'avait baptise _Torchonette._


Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et
cherchant les fruitires: il y en a deux ou trois. Je me plante
devant les choux et les salades en regardant passer les femmes;
toutes me voient rder avec des gestes de singe, car je fais des
grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme
quelqu'un qui pense des choses vilaines... je dois tout fait
ressembler un singe.

Je ne puis pas aller vers les fruitires et leur dire:

Avez-vous une nice qui s'appelle Torchonette et qui aimait
M. Matoussaint? Avez-vous un parent qui se solait tous les jours
la Bastille?

Je ne puis qu'attendre, continuer marcher en me tranant devant
les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.

J'ai eu cette btise, j'ai eu ce courage, comptant sur le hasard,
et je suis rest des heures dans cette rue, tois par les sergents
de ville; mon attitude tait louche, ma rderie monotone,
inquitante.

Il y avait justement une boutique d'horloger et des montres la
vitrine voisine. Si dans la soire on s'tait aperu d'un vol dans
le quartier, on m'aurait signal comme ayant fait le guet ou pris
l'empreinte des serrures. J'tais arrt et probablement condamn.


l'heure du djeuner, j'ai eu vingt alertes, croyant vingt fois
reconnatre l'amoureuse Matoussaint, et vingt fois faisant rire
les filles sur la porte de l'atelier ou de la crmerie.

Quel est donc ce grand dadais qui dvisage tout le monde?

Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge
jusqu'aux oreilles.

Je m'enfuyais dans le voisinage, j'enfilais des ruelles sales qui
sentaient mauvais; o des femmes figures violettes, robes
lilas, la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient
par la manche dans des alles boueuses. Je leur chappais en me
dbattant sous une averse de mots immondes et je revenais, mourant
de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-Augustins.

Il y en a qui m'ont pris pour un mouchard.

_C'en est un_, ai-je entendu un ouvrier dire un autre.

--Il est trop jeune.

--Va donc! Et le fils la mre Chauvet qui tait dans la Mobile,
n'est-il pas de la _rousse_ maintenant?

Il faisait chaud. Le soleil cuisait l'ordure la bouche des
gouts et pourrissait les pluchures de choux dans le ruisseau. Il
montait de cette rue pitine et borde de fritures une odeur de
vase et de graisse qui me prenait au coeur.

J'avais les pieds en sang et la tte en feu. La fivre m'avait
saisi et ma cervelle roulait sous mon crne comme un flot de plomb
fondu.

Je quittai mon poste d'observation pour courir o il y avait plus
d'air et j'allai m'affaisser sur un banc du boulevard, d'o je
regardai couler la foule.

J'arrivais de la province o, sur dix personnes, cinq vous
connaissent. Ici les gens roulent par centaines: j'aurais pu
mourir sans tre remarqu d'un passant!

Ce n'tait mme plus la bonhomie de la rue populeuse et vulgaire
d'o je sortais.

Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse; c'tait le
sang de Paris qui courait au coeur et j'tais perdu dans ce
tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonn sur une place.


J'ai faim!

Faut-il entamer les sous qui me restent?

Que deviendrai-je, si je les dpense sans avoir retrouv
Matoussaint? O coucherai-je ce soir?

Mais mon estomac crie et je me sens la tte grosse et creuse; j'ai
des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons
chauds.

Allons! le sort en est jet!

Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d'un sou o je
mords comme un chien.

Chez le marchand de vin du coin, je demande un _canon de la
bouteille._

Oh! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de
sang!

J'en eus les yeux blouis, le cerveau lav et le coeur agrandi.
Cela m'entra comme du feu dans les veines. Je n'ai jamais prouv
sensation si vive sous le ciel!

J'avais eu, une minute avant, envie de me retraner jusqu' la
cour des Messageries, et de redemander partir, duss-je triller
les chevaux et porter les malles sous la bche pour payer mon
retour. Oui, cette lchet m'tait passe par la tte, sous le
poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de
ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le
torrent d'hommes qui roule!

Un accident vient d'arriver. On court. Je m'approche. Un cheval
s'est abattu, une charrette casse. Il faut relever un timon, hueho!
Ils n'y arrivent pas. Je m'avance et me glisse sous le timon.
Il m'crase, je vais tomber broy. Tant pis je ne lcherai pas!--
et la charrette se relve.

Ce qu'il m'est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage
de ne pas lcher quand je croyais que j'allais tre tu sur place
sans bruit, sans gloire, je ne puis l'crire et quand ct de
moi ensuite on eut l'air de croire que c'tait mon coup d'paule
qui avait enlev le morceau, alors quoique je singeais la modestie
et fisse l'hypocrite, je crus que j'allais touffer d'orgueil.

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l'aprs-midi.

J'ai les pieds qui plent, je n'ai pas aperu Torchonette chez les
fruitires.

Que devenir?

Dans l'une des ruelles que j'ai traverses tout l'heure, j'ai vu
un garni six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j'aille l, avec
ces filles, au milieu des souteneurs et des filous? Il y avait une
odeur de vice et de crime! Il le faudra bien.

Et demain? Demain, je serai en tat de vagabondage.


Encore un verre de vin!

C'est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de plus!


Un _autre_ canon de la bouteille, dis-je au marchand d'un air
crne, comme s'il devait me prendre pour un viveur enrag parce
que je _redoublais_ au bout d'une halte d'une heure; comme s'il
pouvait me reconnatre seulement!

Je donne dix sous pour payer--une pice blanche au lieu de
cuivre; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pices
blanches.

Cinquante centimes: Voil six sous. L'homme me rend la monnaie.

Je n'ai pris qu'un verre.

--Vous avez dit: _Un autre..._

--Oui.... oui...

Je n'ose m'expliquer, raconter que je faisais allusion au verre
d'avant; je ramasse ce qu'on me donne, en rougissant, et j'entends
le marchand de vin qui dit sa femme:

Il voulait me carotter un canon, ce mufle-l!

Je ne puis retrouver Matoussaint!

Si je frappais ailleurs?

Est-ce que Royanny n'est pas venu faire son droit? Il doit tre en
premire anne, je vais filer vers l'cole, je l'attendrai la
porte des cours.

Allons! c'est entendu.

Je sais le chemin: c'est celui du Grand concours, au-dessus de la
Sorbonne.


M'y voici!

Je recommence pour les tudiants ce que j'ai fait pour les
fruitires. Je cours aprs chacun de ceux qui me paraissent
ressembler Royanny; je m'abats sur des vieillards qui je fais
peur, sur des garons qui tombent en garde, je m'adresse des
Royanny, qui n'en sont pas; j'ai l'air hagard, le geste fivreux.

Ce qui me fatigue horriblement, c'est mon paletot d'hiver que j'ai
gard pour la nuit en diligence et que j'ai port avec moi depuis
mon arrive, comme un escargot trane sa coquille, ou une tortue
sa carapace.

Le laisser aux Messageries c'tait l'exposer tre gar, vol.
Puis il y avait un grain de coquetterie; ma mre a dit souvent que
rien ne _faisait mieux_ qu'un pardessus sur le bras d'un homme,
que a compltait une toilette, que les paysans, eux, n'avaient
pas de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne _du commun._

J'ai jet mon pardessus sur mon bras avec une ngligence de
gentilhomme.

Ce pardessus est jaune--d'un jaune singulier, avec de gros
boutons qui font un vilain effet sur cette toffe raide. Cet habit
a l'air d'avoir la colique.

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m'en suis pas aperu,
dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards, mais ici il
fait sensation. On croit que je veux le vendre; les jeunes gens se
dtournent avec horreur, mais les marchands d'habits approchent.

Ils prennent les basques, ttent les boutons, comme des mdecins
qui soignent une variole, et s'en vont; mais aucun ne m'offre un
prix. Ils secouent la tte tristement, comme si ce drap tait une
peau malade et que je fusse un homme perdu.

Et il pse, ce pardessus!

Avec mes courses vers l'un, vers l'autre, le grand air, et ce
poids d'toffe sur le bras, j'en suis arriv l'puisement, la
fringale, l'ivrognerie!

J'ai dj mang un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et
j'ai encore soif et j'ai encore faim! La boulimie s'en mle!

Pas de Matoussaint, pas de Royanny!

Je me suis dcid entrer dans les amphithtres. J'ai produit
une motion profonde, mais n'ai pas aperu ceux que je cherchais.


Les salles se vident une une. Un un les lves s'loignent,
les professeurs se retirent. On n'a vu que moi dans les escaliers,
dans la cour,--moi et mon paletot jaune.

Le concierge m'a remarqu, et au moment de faire tourner la grosse
porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de
curiosit; il me semble mme lire de la bont dans ses yeux.

Il a d voir bien des timides et des pauvres depuis qu'il est dans
cette loge. Il a entendu parler de plus d'une fin tragique et de
plus d'un dbut douloureux, dans les conversations dont son
oreille a saisi des dbris. Il me renseignerait peut-tre.

Je n'ose, et me dtourne en sifflotant comme un homme qui a men
promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un
pardessus jaune, parce qu'il aime cette couleur-l.

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent,
ils se touchent--c'est fini!

Elle me montre une face de morte. Je ne sais o est Matoussaint,
je n'ai pu retrouver Royanny. J'irai coucher dans la rue o est le
garni six sous.

Je montre le poing cette maison ferme qui ne m'a pas livr le
nom d'un ami chez lequel je pourrais quter un asile et un
conseil.

Pourquoi n'ai-je pas parl ce portier qui me semblait un brave
homme? Poltron que je suis!

Ah! s'il sortait!...


Il sort.

Je l'aborde courageusement; je lui demande--qu'est-ce que je lui
demande donc?--Je ne sais, j'hsite et je m'embrouille; il
m'encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un
nomm Royanny et que l'cole doit avoir son adresse, puisque
Royanny est tudiant en droit.

Allez voir le secrtaire de la Facult, M. Reboul.

Il rentre dans l'cole avec moi et m'indique l'escalier.

M. Reboul m'ouvre lui-mme--un homme blme, lent, l'air triste,
la peau des doigts grise.

Que dsirez-vous? Les bureaux sont ferms... Vous avez donc
quelqu'un avec vous?

Il regarde au coin de la porte. C'est que j'ai plant l mon
paletot jaune qui a l'air d'un homme; M. Reboul a peur et il me
repousse dans l'escalier.

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lve un
paralys et je m'en vais, tandis que M. Reboul se barricade.

coutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder
dans les registres, en balayant. Faites comme si vous tiez
domestique et descendez dans la salle des inscriptions.

Je fais comme si j'tais domestique. Je mets ma coiffure dans un
coin et je retrousse mes manches. Ah! si j'avais un gilet rouge au
lieu d'un paletot jaune!

Nous entrons dans la salle du secrtariat et l'on cherche l'R.

Ro... Ro... Royanny (Benot), rue de Vaugirard, 4.

Le concierge s'empresse de fermer le registre et de le remettre en
place.


Je le remercie.

Ce n'est rien, rien. Mais filez vite! M. Reboul va peut-tre
venir et il est capable de crier au secours s'il voit encore votre
paletot!



3
Htel Lisbonne

4, rue de Vaugirard... Htel Lisbonne? C'est au coin de la rue
Monsieur-le-Prince.


Je demande M. Royanny.

Il n'y est pas. Qu'est-ce que vous lui voulez? Vous tes de
Nantes, peut-tre?...

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et
d'affile.

Je ne suis pas de Nantes, mais j'ai t au collge avec lui.

--Ah! vous avez t Nantes? Vous connaissez M. Matoussaint?

--M. Matoussaint? oui.

Je lui conte mon histoire. C'est justement aprs M. Matoussaint
que je cours depuis cinq heures du matin!...

En voil un qui est drle, hein! Il demeure en haut, ct de
M. Royanny--qui _rpond_ pour lui, vous sentez bien--
Matoussaint n'a pas le sou... c'est un pan... _a crit_.

Les concierges m'ont l'air tous du mme avis pour les crivains.

Et Matoussaint est chez lui?

--Non, mais il ne ratera pas l'heure du dner, allez! vous le
verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de
jardinier quand on sonnera la soupe.

Je vois, en effet, au bout d'un instant, par la cage de
l'escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue
personne--les ailes se balancent comme celles d'un grand oiseau
qui emporte un mouton dans les airs.


C'est toi?...

--Matoussaint!

--Vingtras!

Nous nous sommes jets dans les bras l'un de l'autre et nous nous
tenons enlacs.


Nous sommes enlacs.

Je n'ose pas lcher le premier, de peur de paratre trop peu mu,
et j'attends qu'il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui
se ttent--lutte de sensibilit dans laquelle Matoussaint
l'emporte sur Vingtras. Matoussaint connat mieux que moi les
traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades;
quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a
longtemps que je crois avoir t assez mu, et Matoussaint me
tient encore trs serr.

la fin, il me rend ma libert: nous nous repeignons, et il me
demande en deux mots mon histoire.

Je lui conte mes courses aprs Torchonette.

Il n'y a plus de Torchonette: celle que j'aime maintenant se
nomme Angelina. Je vais t'introduire. Suis-moi.--Et il m'emmne
devant mademoiselle Angelina.


Je te prsente un frre--un second frre, Vingtras, dont je
t'ai parl souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la
gaiet, (se tournant vers moi), tu viens pour a, n'est-ce pas?

_Notre avenir doit clore_
_Au soleil de nos vingt ans._
_Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!_

Tous au refrain, h, les autres!

_Aimons et chantons encore,_
_La jeunesse n'a qu'un temps!_

Angelina est une grande maigre, ple, au nez pointu, mais aux
lvres fines.

Ah! tu sais, dit-elle, aprs tre alle au refrain, le boulanger
est venu, et il a dit qu'il ne monterait plus de _jocko_[3] si on
ne lui payait pas la dernire note.

--Et Royanny?

--Royanny! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son
pantalon au _clou_ de la Contrescarpe, on n'en a pas voulu _au
Cond_.

Matoussaint, qui vient d'accrocher son chapeau immense une
patre dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier),
Matoussaint se gratte le front.

Tu vois, _frre_, la misre nous poursuit.

_Frre?_--Ah! c'est moi!--Je n'y pensais plus. Je n'ai
jamais eu de frre et je ne puis pas me faire cette tendre
appellation, du premier coup.

Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu dbarques? Tu
dois avoir de l'argent? Les arrivants ont toujours le sac.

Je dpose mon bilan.

Angelina me regarde d'un air de mpris.

Et _a_, dit Matoussaint en se prcipitant sur ce qui me suit et
qu'on a pris tour tour, depuis ce matin, pour un malade et pour
un voleur; _a_, a peut se mettre au clou.

Angelina hausse les paules jusqu'au plafond.

On peut le vendre, toujours! Veux-tu le vendre? Tiens-tu cette
jaunisse?

--Non...

Un non hypocrite.


Pauvre vieux paletot! il est bien laid et il m'a valu aujourd'hui
bien des humiliations, mais j'tais habitu lui comme un
meuble de notre maison. Il m'a tenu trop chaud et il tait trop
lourd sur mon bras toute cette aprs-midi, mais la nuit il m'a
empch de grelotter. J'aurai encore des nuits froides dans la
vie! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture
si mon lit n'en a qu'une. Puis, il a t sur le dos de mon pre,
le professeur, avant de m'tre abandonn! Les lves en ont ri,
mais c'tait une gaiet d'enfants; ce n'tait pas la brutalit
d'une vente au rabais, ni la mise l'encan d'une vieille chose,
qui, toute ridicule qu'elle ft, avait son odeur de relique...

Cela n'a dur qu'un instant. C'est bien mauvais signe, si j'ai de
ces sensibilits-l, l'entre de la _carrire!_

Pstt, pstt, ho! h! marchand d'habits!

Le marchand d'habits est mont et nous a donn quarante sous de la
relique.

Ces quarante sous, ajouts aux huit sous qui me restent, apportent
la gaiet dans la mansarde.

Du pain, un litre, et des ctelettes la sauce: il y a tout cela
dans nos quarante-huit sous!

C'est moi qui irai commander.--Je dirai: Des ctelettes avec
beaucoup de cornichons, et, quand le garon viendra avec la bote
en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire; je lui
donnerai mme trois sous au lieu de deux, j'ai le droit de faire
des folies au pril de mon avenir.


Nous avons bien dn, ma foi!

On a tir au sort qui aurait la dernire rondelle de cornichon,
on a trouv encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre
son caf, et l'on a braill, ri et chant, jusqu' ce qu'Angelina
ait dit qu'il tait temps de chercher o me _coller_ pour la nuit.

La concierge qui l'on a parl de l'affaire Truchet me logerait
bien s'il y avait de la place, et me ferait crdit d'une
demi-semaine. Mais tout est pris.

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parl d'un
cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un htel rue
Dauphine, 6, prs du caf Conti.

Elle crit avec son orthographe de portire un mot pour les
Riffault qu'elle connat, et qui ont t concierges, comme elle,
avant de s'tablir.

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les
ctelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et
quoiqu'il soit minuit, on m'ouvre et l'on me conduit au cabinet
libre.


J'y arrive par une espce d'chelle marches pourries qui a pour
rampe une corde moisie et graisseuse; au sommet, entre quatre
cloisons, une chaise dpaille, une table cagneuse, un lit tout
bas, en bois rouge, recouvert d'une couverture de laine poudreuse
--poudreuse comme quand la laine tait sur le dos du mouton;--
l'air branle la fentre disjointe et passe par un carreau bris.

Matoussaint lui-mme semble effray; il a failli se casser les
reins en descendant l'chelle.

Tu es tomb?

--Non.

Mais je sais que Matoussaint n'aime pas avouer qu'il est tomb,
et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre
un billet de parterre au collge; il disait que c'tait _exprs._


JE SUIS CHEZ MOI!

Ce cabinet est misrable, mais je n'ouvrirai cette porte qu' qui
il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai;
j'craserais dans la charnire les doigts de ceux qui refuseraient
de filer, je ferais rouler au bas de cette chelle le premier qui
m'insulterait, duss-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus
fort, ce qui est possible, mais on dgringolerait tous les deux.

JE SUIS CHEZ MOI!

Je rde l-dedans comme un ours, en frottant les murs...

JE SUIS CHEZ MOI!

Je le crierais! Je suis forc de mettre ma main sur ma bouche pour
arrter ce hurlement d'animal...


Il y a deux heures que je savoure cette motion.

Je finis par m'tendre sur mon lit maigre, et par les carreaux
fls je regarde le ciel, je l'emplis de mes rves, j'y loge mes
espoirs, je le raye de mes craintes; il me semble que mon coeur--
comme un oiseau--plane et bat dans l'espace.

Puis, c'est le sommeil qui vient... le songe qui flotte dans mon
cerveau d'vad...

la fin mes yeux se ferment et je m'endors tout habill, comme
s'endort le soldat en campagne.

Le matin, au rveil, ma joie a t aussi grande que la veille.

Il venait justement un soleil tout clair d'un ciel tout bleu, et
des bandes d'or rayaient ma couverture terne; dans la maison une
femme chantait, des oiseaux piaillaient ma fentre.

On m'a fait cadeau d'une fleur. C'est la petite Riffault qui
l'on avait donn plein son tablier d'oeillets rouges, et qui,
voyant ma porte ouverte, m'a cri du bas de l'chelle: Veux-tu un
oeillet, monsieur?

Je l'ai mis dans un gros verre qui tranait sur la table boiteuse.

C'et t une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que
j'aurais t moins heureux: dans le fond de ce verre je relisais
les pages de ma vie de campagne et j'entendais vibrer des refrains
d'auberge.

On avait de ces gros verres-l dans les cabarets de la Haute-Loire...

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet htel,
ce chez moi, je trouve la rue bourre, pleine de monde et pleine
de vie.

Je regarde l'heure dans une boutique, deux heures. Je me suis
rveill huit, j'ai entendu l'horloge. Mais depuis lors, le
bruit des horloges a t couvert par le bourdonnement de mes
penses et de mes rves.

J'arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne
savait que penser! Qu'as-tu fait tout ce temps-l?

Et tu n'as pas faim?

--Non.

Et c'est vrai, je n'ai pas faim. Une fivre de libert nouvelle
m'a nourri et soutenu. Je consens pourtant rompre le pain bni
de la gaiet, si pain il y a. Il n'y a pas que la gaiet, et
l'apptit.

Mais Truchet est peut-tre revenu! Allons voir Truchet! Comme
Mercadet[4] dit: Allons voir Godeau!

Truchet est peut tre revenu. Il a peut-tre retrouv le
postillon. Il y a peut-tre quarante francs qui attendent aux
Messageries! Quarante francs, et ici nous n'avons pas de pain!

On reste pourtant jusqu'au soir dans le quartier parce qu'il y a
quelqu'un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en
l'attendant.

On est all voir si Truchet tait de retour.

--Dans trois jours.

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas.
Mais on a mang; seulement il a fallu du temps pour trouver, c'est
un travail comme un autre de recueillir son dner dans la bohme
et qui finit par tre pay comme tout travail mais on ne peut
faire autre chose et l'estomac ne passe la caisse qu' des
heures irrgulires. La vie de nous tous passe cela. Et il a
fallu courir, engager, emprunter!

Ce n'est pas assez pour moi--et dj je souffre de ce tapage en
l'air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les
bocaux de prunes; je souffre de plus, encore... et je n'ose leur
dire.

Il me semble qu'on ressemble un peu des mendiants, sur notre
carr.


Enfin j'ai touch mon argent! M. Truchet est revenu.

J'ai gard six francs pour les Riffault. Mon _chez moi_ me cote
six francs; il faut ce qu'il faut!

J'ai donn le reste Angelina pour la _pot-bouille_.

Ds le premier jour on a dtourn de la caisse _pot-bouille_ six
autres francs pour aller au thtre. Aprs un bon dner, on est
descendu sur la Porte-Saint-Martin o se joue la pice qu'on veut
voir: _la Misre_, par M. Ferdinand Dugu.

On boit en route et Matoussaint est trs _lanc._

Le rideau se lve.

Le hros (c'est l'acteur Muni) arrive avec un pistolet sur la
scne.

Il hsite: Faut-il vivre honnte ou assassiner? Sera-ce la vie
bourgeoise ou l'chafaud?

Matoussaint crie: L'chafaud! l'chafaud!


Les quarante francs y ont pass.

On s'est bien amus pendant dix jours, et je n'ai pas song une
minute au moment o l'on n'aurait plus le sou.

Ce moment est arriv; il ne reste pas cinquante centimes
partager entre l'htel Lisbonne et l'htel Riffault.

Je viens de remonter mon chelle, de fermer ma porte. Je n'ai
mang que du bout des dents dner, il y avait trop peu, mais
j'ai achet un quignon de pain bis pour le croquer dans mon
taudis.

Il n'est que huit heures.

La soire sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'tre seul;
j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et
d'couter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour
les autres depuis que je suis l; il ne me reste, le soir, qu'un
murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal force
d'avoir parl; elle me brle et me ple force d'avoir fum.

Ce verre d'eau, tir de ma carafe trouble, me plat plus que le
caf noir de l'htel Lisbonne; mes ides sont fraches, je vois
clair devant moi, oh!



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