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Ebooks by authors: A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 
Jammes, Francis / Le poète et l'inspiration Orné et gravé par Armand Coussens
Produced by Ruth Hart




FRANCIS JAMMES

LE POTE ET L'INSPIRATION


[Illustration: poete01]


ORN ET GRAV PAR ARMAND COUSSENS
GOMS, DITEUR, RUE RGALE
NIMES.


[Illustration: poete02]

[Illustration: poete03]



Le pote est ce plerin que Dieu envoie sur la terre pour qu'il y
dcouvre des vestiges du Paradis perdu et du Ciel retrouv.

Le pote est ce pauvre assis midi sur le perron du vieux jardin o
le premier homme et la premire femme furent si beaux. Il tient dans
sa main sa sbile, et, son chien ses pieds, il demande aux passants
distraits, et Dieu mme, l'aumne de la beaut qui fut, qui est et
qui sera.

Mais les passants ne daignent point jeter les yeux sur lui, ils ne
voient pas la douleur de ce regard. La seule crature qui ait
compassion en silence est le chien immobile. . . . . Mais Dieu laisse
choir dans la sbile du pauvre pote l'azur du ciel tout entier.

O Fra Angelico! tu te saisis alors de cet azur, tu l'exprimes sur ta
toile tel qu'il t'est donn de l'apercevoir en cette heure inspire qui
rejoint l'extase.

Et vous, mes frres, recevant aussi la faveur de ce ciel qui est tout
entier chacun, dans votre main tendue, vous en tissez votre tente,
vous vous en enveloppez comme les vierges et comme les collines.

Et, tant est pure cette lueur divine que vous revtez, qu'elle vous
cache aux yeux des profanes. Ainsi la campanule d'Aot, si blanche
force d'tre bleue, semble s'vanouir.

Et le pote nat, passe et meurt comme la fleur des champs qu'
peine on remarque.

Le pote est celui qui observe, travers la haute grille du parc, les
couples fondus au bleu de la nuit, et qui entend la grle invitation
des mandolines. Il n'est pas convi la fte; mais le volubilis blanc
des tnbres franchit la grille, se penche vers lui qui seul en
dcouvre tout le miel et toute la chaude neige. Et, tandis que les
rumeurs amoureuses des belles couvrent le chant du rossignol, ce
chant n'est perceptible qu'au pote dont le cur s'emplit de la divine
harmonie comme une source d'eau pure qui rpond au chant de
l'oiseau. Et j'entends Saint Jean de la Croix qui loue:

_La nuit paisible,
La musique silencieuse,
La solitude harmonieuse,
Le souper qui charme et qui accrot l'amour,
Le bouquet de ross en forme de pomme de pin. . .
. . . . L'aspiration du zphyr,
Le chant de la douce Philomle,
Le bois avec ses charmes durant la nuit sereine,
Avec la flamme qui consume et ne cause pas la douleur._

Le pote est celui qui n'ayant rien reoit tout, qui renonce sa coupe
grossire pour boire mme le reflet frais du ciel, l'tudiant que
chantait, il y a bien des sicles, dans un pome ineffable,
Tchu-Kouang-hi:

_Quand le soleil couchant cesse d'clairer la fentre du nord-ouest
Alors que le vent d'automne dpouille en sifflant les bambous
L'tudiant s'approche de la fentre mridionale,
Car ses yeux ne quittent gure son livre, et toujours il est attentif.
Il songe a l'antiquit, en voyant la mousse et les grandes herbes;
Il regarde, il coute, il jouit profondment de son calme et de sa
solitude;
Peut-tre demanderez-vous ce qu'il fait pour se procurer du moins sa
subsistance:
Il coupe du bl demi-sauvage dans les terrains abandonns._

Le pote est celui qui, dans la besogne fastidieuse et terre terre du
comptable, dans la lassitude et l'amertume, dans la monotonie de la
poussire bureaucratique, sous l'aiguillon d'un patron acerbe,
dcouvre le profil lumineux d'une petite fille de cinq ans, et, sur la
table de servitude, un morceau de pain pour l'enfant.

Le pote est celui qui, en le frappant de son bton, fait jaillir du roc,
dans le village altr, l'eau qui s'avance pleins bords dans l'pais
herbage. Et les usines naissent avec leurs tulipes de feu, des maisons
ouvrires s'lvent avec de gais jardins et des rumeurs d'enfants
--parce que le gnie du pote a dcouvert cette veine de cristal joyeux.

Cependant lui seul est seul, lui seul est pauvre, lui seul est
magnifiquement dpouill comme cette eau nue o se rflchissent
les cieux.

Le pote est celui qui, l'oreille pleine du silence que l'on fait autour
de lui, ou du bruit de l'insulte, entend monter de son cur, comme
d'un temple, le chant des sraphins et la voix de la sagesse.

Le pote est celui qui, n'ayant point press entre ses bras l'pouse
victorieuse et belle, se saisit de l'argile dont nous sommes ptris et
sculpte la beaut.

Le pote est le jeune homme que je vis un jour Anvers, il y a
vingt-cinq ans, tout envelopp d'obscurit, dans une mansarde, une
telle obscurit que son pre me dit: les bourgeois de la cit ont
oubli qu'il existe. Il ne me dit point un seul mot quand il me vit
entrer. Il profitait de cette nuit profonde pour dcouvrir, l'extrmit
de l'abme, une toile sans nom.

Le pote est celui qui se penchant vers l'enfant qui s'agite sur sa
couche, fixe, d'un regard charitable, la mre angoisse. Et il fait
ruisseler sur le malade cette frache vertu des eaux, qu'il a
dcouverte, ou il lui donne d'une corce salutaire recueillie dans la
fort tropicale o Dieu sourit parmi les lianes flamboyantes. Et la
temprature tombe doucement au crpuscule.

Le pote est celui qui va sur la mer. Il saute dans l'esquif que le long
flot balance. Et le brouillard recouvre le port o sa femme et ses
enfants l'attendent sans jamais le voir revenir. Mais il fallait qu'il
partt, qu'il ft partag comme entre deux montagnes par ces deux
sentiments contraires et sublimes: la tendresse de l'obscur foyer et
l'pre recherche de cette nourriture que prennent les filets sur la
plaine liquide et sans froment.

Le pote est celui qui va dans la fort. Tantt, comme dans la
chanson du vieux marin, il y rencontre l'ermite et la noce joyeuse et
il se rjouit des fltes, des oiseaux, du bond pourpr des cureuils,
des tapis de fleurs et de mousse et des dtails inpuisables comme la
science des nids. Et tantt le bois n'est qu'une croix nue.

Le pote est celui qui, dans sa main, prend un grain de bl pareil
un gravier commun. Et il y voit la forme rduite du pain que l'enfant
de l'ouvrier rapporte sous son bras, et la moisson avec les bluets, les
coquelicots et les cris d'insectes, et l'glise, et le prtre qui monte
l'autel, et le voyageur mystrieux qui, dans le soir d'Emmas, mle
la lueur de son front la lueur de l'Hostie.

Le pote c'est l'homme qui Dieu restitue la splendeur.

Et, d'abord, je vois No chantant sous l'arc-en-ciel dfinitif le
cantique du pacte de la dlivrance. Et puis il se promne dans sa
vigne bien soigne. Et chaque grain mr de sa treille lui apparat
comme un il transparent, tout plein de soleil blond ou brun fix sur
le Seigneur.

Et ensuite je vois Abraham sous les chnes de Membre. Sa tente est
une meule d'or toute crpitante d'pis et, dans la splendeur
accablante, ne sachant pas que faire pour son Dieu qui lui apparat et
qu'il adore, il lui donne du pain manger.

Puis, exaltant, si je peux dire, la gloire de la moisson caniculaire, s'y
plongeant avec majest, le vieux Booz voit Ruth surgir l'horizon
des orges. Et il laisse la glaneuse goter l'eau vinaigre des
faucheurs. Et dsormais les obscurs tcherons, trempant leur pain
dans ce pauvre breuvage, y pourront goter la saveur divine que la
Moabite y a laisse, parce que l'amour du patriarche s'accumulait
dans le ciel pour elle et s'avanait comme un doux orage qui gronde.

Bnis soyez-vous, hommes qui dans vos curs ensemencs par une
inspiration divine, fertiliss par elle, dcouvrez les terres promises et
leur faune et leur flore et leurs pierres, et les pntrez de ces mmes
rayons qui rendent la montagne transparente et font vibrer des
aigrettes sur le front de Mose!

Eh quoi? vont me dire quelques-uns, n'allez-vous point bientt
assimiler aux saints et aux grces qu'ils reoivent ces hommes,
plutt mprisables, qui, les cheveux couronns de narcisses, la flte
aux lvres, se plaisent instruire les sansonnets? . . . . . Ces hommes
encore qui les sicles prtent tant de folies, comme d'immoler un
bouc sous des ross?

Assimiler aux saints les potes en gnral, Dieu m'en garde! Et
quelque admiration que je professe pour Verlaine, je ne me
hasarderai pas le mettre en face de Saint-Jean de la Croix.

Et pourtant! Verlaine a crit _Sagesse_, que Franois d'Assise et
sign. Et je demeure confondu devant cet abme de puret, dont les
parois portent des lys et se voilent de nuages d'encens, lorsque je
sais qu'en mme temps il crivait ce livre, _Paralllement_, o les
vices les plus rares et les chairs les plus lourdes se donnent
rendez-vous.

Que conclure avec logique, sinon, avec un pote de nos jours, que le
monde est entran dans une danse que conduisent et rythment sur
leurs violes les deux races d'anges: les bons et les mauvais?

Et, ne puis-je situer dans cette sorte de pnombre musicale et
spirituelle, o le mal et le bien se combattent, o l'homme tantt
entend les accords sraphiques, tantt enregistre les voix spcieuses
des dmons, des potes tels que Verlaine, Rimbaud, Charles
Baudelaire et tant d'autres?

Ils vivent leur posie, la manire, hlas! dont trop souvent, le
chrtien mme conduit son existence: Il s'approche du marcage
midi quand le nnuphar blanc semble l'inviter le plus le cueillir. Il
ne fait, tout d'abord, que d'admirer cette neige, mais, bientt hlas! il
la souille en y portant la main. Et il pleure, repentant de voir cette
fleur, nagure immacule, ternie maintenant, livre aux mains des
dmons dont toute la joie rside dans le salissement de ce qui est
vierge et dans la rupture de l'harmonie. . . . .

Mais, sans doute, ceux-ci ont-ils trop compt sur la faiblesse du
pote disgraci. Peu de vrais potes, aucun vrai pote ne pche
contre l'esprit. Et c'est alors que, au souffle mlodique et pur des
bons anges, dans un sursaut inattendu, le pote se ranimant, se
vivifiant, arrache aux mains des maudits la fleur, et se plonge avec
elle dans la source candide o la Vierge lave et absout.

Un jour cette difficile question me fut pose:

--Quelle place occupe donc le pote dans les tats contemplatifs.

Je rponds simplement:

--Le pote occupe, dans la mystique, selon le bien qu'il fait aux mes,
la place d'un mortel quelconque--mais, en fait, il a ce privilge
d'entendre, mieux qu'un mortel ordinaire, les voix qui nous
dcouvrent le Ciel.

C'est, il me semble, Saint-Bernard qui dit que les personnes qui
jouissent de surminentes grces, par l'extase ou le mariage spirituel,
ne pouvant de l qu'elles sont redescendues de ces tats--nous en
faire part, acquirent, du moins, cette facult de nous les
communiquer en quelque mesure dans un langage ravissant, imag,
que les anges leur inspirent. Cette opinion de Saint-Bernard me
parat tout fait juste.

Et je ne peux me refuser, lorsque je lis le Cantique Spirituel,
penser que les anges ont pass par l:

_De fleurs et d'meraudes
Choisies pendant les fraches matines
Nous tresserons des guirlandes,
Que votre amour a fait fleurir,
Et que lie un seul de mes cheveux.
Ce seul cheveu
Que vous avez considr volant sur mon cou,
Que vous avez regard sur mon cou,
Vous a retenu prisonnier;
Et un seul de mes yeux vous a bless._
(Cantique sp. St. XXX et XXXI).

Comment ne pas trouver en de telles expressions la marque _d'une
espce_ qui s'exprime l'aide de tout ce qu'il y a de plus beau sur la
terre pour nous suggrer quelque ide du Ciel et qui inspire, dans ce
but, les plus sensibles des lyres: les lyres des potes mystiques? Les
feuilles et les fleurs, les prairies brillantes, toute la symbolique des
pierres prcieuses, les plus doux animaux, viennent au secours de
l'me dsireuse de se faire entendre.

Est-ce dire que tout mystique soit un pote?

Je me garderais de l'insinuer au sens naturiste du mot, encore que la
grande Thrse, dans le dsert sans images o elle tend ses ailes
d'aigle, puisse prtendre ce titre dans le _sens le plus lev_. Mais:
ni un Saint-Thomas d'Aquin, ni un Vincent de Paul, ni une
Sainte-Thrse, n'entrent dans les vues de mon sujet, quelle que soit la
sublimit de leurs rles.

Je conclus donc ce qu'un mystique religieux, un vrai mystique,
n'est pas ncessairement un pote.

Mais la rciproque n'est point exacte, et j'affirmerai hardiment que,
dans tout vrai pote, dans tout pote exprimant une pense et un
sentiments purs, il y a un mystique.

Et mme s'il n'est mystique, et donc pur, que dans une partie de son
uvre, que conclure sinon que cette partie demeure acquise la
contemplation, dt-on procder par ailleurs ce dpartagement du
bon et du mauvais esprit qu'impose parfois l'examen du saint le plus
authentique?

Quelle part faut-il faire l'imagination dans l'uvre, difiante
pourtant, d'une Catherine Emmerich-- l'inspiration dmoniaque
dans la vie d'une Marie de Jsus crucifi?

Ici toute latitude est laisse, tout jugement, l'autorit de l'Eglise.

Mais avec le pote nous en venons des rgions plus modres qui
n'engagent point de ces solutions capitales. C'est pourquoi nous
apprcions ses uvres selon leur valeur relative, sans nous
prononcer en dernier ressort, sachant qu'une lgre diffrence, en
plus ou en moins, ne tire pas toujours grave consquence.

Il est utile cependant que, dans ce modeste domaine de la posie
toute simple, une classification s'impose:

Du pote que l'esprit du mal domine;

Du pote qui, dans son expression, encore qu'il ne tende pas
directement la louange de Dieu, glorifie, du moins, son uvre, sa
cration;

Du pote qui, soit dans une description de nature, soit dans
l'exposition d'un sentiment, de l'amour par exemple, s'lve peu
peu ce frisson sacr o nous sentons par instants, si je peux dire, le
tremblement de Dieu, le vent d'une aile d'ange.

Des potes uniquement vous au mal--ils ne sont point potes en
vrit--je ne nommerai aucun. A quoi bon? Ils appartiennent bien
la mystique, mais dans un tout autre sens que celui que nous prtons
ici cette science. Ils ressortissent la dmonologie,
l'imprgnation, l'obsession, la possession diaboliques.

Parmi les potes descriptifs, il faut comprendre la plus grande partie
de ceux de l'antiquit, notre pleade, bon nombre de romantiques.
Certes un Thocrite, un Virgile, un Ronsard, un Musset n'entrent
point toujours facilement dans notre cadre, mais parfois la surface
mme de leur paganisme, un sentiment mystique se dgage, pure
l'inspiration. Le dpartagement est souvent difficile.

Les derniers, mais les plus hauts dans notre essai de mystique, sont
de la race d'un Dante, d'un Cervantes, d'un Lamartine, du Verlaine
de _Sagesse_, de Claudel. Tous n'atteignent point ces matres. Mais
beaucoup leur sont suprieurs dont les feuillets sont pars et souvent
disperss. Les plus beaux chefs-d'uvre n'ont pas t sans doute
formuls par ceux que la gloire couronne du vert laurier. Avez-vous
parfois song la crypte o dorment les plus grands pomes que
Dieu seul a connus?

L se rejoignent les anges et les hommes de l'ombre. A l'un de
ceux-ci, Coventry Patmore j'emprunterai cette courte page qui montrera
le lien ineffable par quoi la nuit pouse l'aurore et la Terre le Ciel:

_Mon petit garon dont les yeux ont un regard pensif et qui dans
ses mouvements et ses paroles a les manires tranquilles d'une
grandes personne, ayant dsobi pour la septime fois ma loi, je le
battis et le renvoyai durement sans l'embraser, sa mre qui tait
patiente tant morte. Puis craignant que son chagrin ne l'empcht
de dormir, j'allai le voir dans son lit, o je le trouvai profondment
assoupi avec les paupires battues et les cil encore humides de son
dernier sanglot. Et je l'embrassai, la place de ses larmes laissant les
miennes. Car, sur une table tire prs de sa tte, il avait, rang
portes de sa main une bote de jetons et un gale, veines rouges, un
morceau de verre arrondi trouv sur la plage, une bouteille avec des
campanules et deux sous franais, disposs bien soigneusement,
pour consoler son triste cur! Et cette nuit-la, quand je fis Dieu
ma prire, je pleurai et je lui dis: Ah, quand la fin nous serons l
couche et le souffle suspendu, ne vous causant plus de fcherie
dans la mort, et que vous souviendrez de quels joujoux nous avons
fait nos joies, et combien faiblement nous avons pria votre grand
commandement de bont, alors non moins paternellement que moi
que vous avez form de votre limon, vous laisserez votre colre et
vous direz: J'ai piti de ces pauvres enfants!_

Deux autres mystres, ayant trait l'inspiration potique, mystres
que je me borne indiquer peine, mais qui, si j'tais pass matre
en ces sortes de recherches psychologiques, ne m'eussent pas
demand moins de trois gros volumes, sont la situation des lieux et
l'invention des personnages. Je ne saurais m'tendre autant.
Je donnerai simplement comme un schma de mes expriences
personnelles. Si brivement que je les expose, peut-tre pourront-elles
servir d'lments, de matriaux, ceux qu'intresse ce genre
d'tudes.

Pour conserver le paralllisme que je me suis promis d'observer dans
la mesure du possible, toutes proportions gardes, entre l'tat
mystique et l'tat potique, j'en appellerai tout d'abord au cas d'Anne
Catherine Emmerich. On sait que cette difiante jeune fille, tant
dnigre par les uns, tant exalte par les autres, prsente trs
probablement un cas dont l'analyse est telle:

1. L'inspiration mystique, probable ou certaine--par quoi, en
retraant la vie de Notre-Seigneur, elle nous dpeint sans les avoir
jamais vus de ses yeux de chair, des bourgades, des campagnes, dont
il semble que la reconstitution cadre exactement avec la ralit que
remit jour l'archologie. Elle s'exprime durant une extase assez
difficile dfinir.

2. Une part d'imagination, desservie par une nature incomparablement
artiste: Sainte-Madeleine erre autour du Saint-Spulcre. Tel geste
qu'elle fait rejette en arrire ou en avant sa chevelure sur ses
yeux baigns de larmes, et il est si naturel qu'il nous choque
presque en nous blouissant.

Je ne dirai point que l'inspiration potique suive le mme processus.
Mais, si elle est moins sacre, elle est plus sre. Elle ne compromet
rien.

Je me promne, au dclin du jour, en un tide printemps, dans l'un
des riches quartiers, dors et calmes, qui se meurent sur une plage
clbre. Ma solitude est complte. Ce n'est point, ce n'tait pas du
moins encore, l'poque o le tourisme envahit ce beau lieu. Je
prends par une sorte de petit chemin. J'aperois, travers les feuilles
naissantes, une luxueuse villa. Elle est, si je peux dire, ensevelie
dans le mystre si profond et si doux que revtent les domaines dont
nous ignorons compltement les htes. Et, d'ailleurs, cette villa
n'est-elle point dserte? Il se pourrait que tous les volets en soient
clos, si j'en juge par les deux dont les ailes sont rabattues cet
angle que font luire les lauriers d'Espagne.

Et d'abord, de tout ce mystre et de tout ce charme clandestin, que
semble avoir rpandu l quelque fe de la Belle au bois dormant,
cette irrsistible berceuse, nat et s'lve et pleure en moi:

_Si un beau jour--dans la fort--tu rencontrais--dans la fort--o fait
son nid--le vieux pivert--une maison--avec de clairs--contrevents
verts--dis-toi que dans--cette maison--fleurit la paix._

_Si un beau jour--dans le jardin-- fil vermeil!--dans le jardin--o
les pavots--sont fatigus--tu rencontrais--un pavilloninhabit
--dis-toi que c'est la--que fleurit--le lourd sommeil._

Ce n'est point sur ce motif que doit s'arrter l'lan donn. La graine,
enleve par je ne sais quel souffle aux cimes des arbres sculaires,
va germer. Le pote s'est loign de la maison, mais la maison en lui
demeure, s'tage, se dveloppe dans une atmosphre suprieure
celle des mille et une nuits. Une jeune fille l'habite, qui se prcise:
une jeune fille blonde: une jeune fille assez grande: une jeune fille
forte et belle, et pareille au gnie de Rubens--et de charme tout
anglais cependant. Et, nanmoins, elle est d'Espagne. Il me semble
qu'elle soit l'hroque statue de la victoire dans l'quilibre de la sant!
Et pourtant elle est atteinte de troubles psychiques. Quels troubles?
Les mdecins l'ignorent. Mais le pote en dcouvre la puissante
nature: ce mal singulier n'est que l'panouissement joyeux d'une me
incomprise dans la joie solaire de la villa merveilleuse qu'est la vie.

Dsormais l'hrone vivra dans l'me du pote. Et, quand il atteindra
ce sommet de la vie dont a parl le plus grand des lyriques coloniaux:

Debout sur la colline aveuglment gravie! la vision de tout un
monde situ dans le trfonds de l'me se clarifiera, se spiritualisera,
s'tendra devant lui qui est maintenant prs d'entreprendre le voyage
ternel.

[Illustration: poete04]

[Illustration: poete05]

---

[Transcriber's Note: I have made two spelling changes:

"de voir cete fleur" to "de voir cette fleur"

"dans une astmosphre suprieure" to "dans une atmosphre suprieure".]

Main -> Jammes, Francis -> Le poète et l'inspiration Orné et gravé par Armand Coussens