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Rops, Félicien / Les épaves de Charles Baudelaire
Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









LES
EPAVES

DE
CHARLES BAUDELAIRE

AVEC UNE EAU-FORTE FRONTISPICE DE FLICIEN ROPS



AMSTERDAM
A L'ENSEIGNE DU COQ

MDCCCLXVI



Tirage avec eau-forte frontispice de F. Rops,

10 ex. chine;

250 ex. grand papier verg de Hollande; les uns et les autres numrots.



EXPLICATION DU FRONTISPICE


Sous le Pommier fatal, dont le tronc-squelette rappelle la dchance de
la race humaine, s'panouissent les Sept Pchs Capitaux, figurs par
des plantes aux formes et aux attitudes symboliques. Le Serpent, enroul
au bassin du squelette, rampe vers ces _Fleurs du Mal_, parmi lesquelles
se vautre le Pgase macabre, qui ne doit se rveiller, avec ses
chevaucheurs, que dans la valle de Josaphat.

Cependant une Chimre noire enlve au del des airs le mdaillon du
pote, autour duquel des Anges et des Chrubins font retentir le _Gloria
in excelsis!_

L'autruche en came, qui avale un fer cheval, au premier plan de la
composition, est l'emblme de la Vertu, se faisant un devoir de se
nourrir des aliments les plus rvoltants:

VIRTUS DURISSIMA COQUIT.

[Illustration]




AVERTISSEMENT DE L'DITEUR


_Ce recueil est compos de morceaux potiques, pour la plupart condamns
ou indits, auxquels M. Charles Baudelaire n'a pas cru devoir faire
place dans l'dition dfinitive des _Fleurs du Mal_._

_Cela explique son titre._

_M. Charles Baudelaire a fait don, sans rserve, de ces pomes, un ami
qui juge propos de les publier, parce qu'il se flatte de les goter,
et qu'il est un ge o l'on aime encore faire partager ses
sentiments des amis auxquels on prte ses vertus._

_L'auteur sera avis de cette publication en mme temps que les deux
cents soixante lecteurs probables qui figurent-- peu prs,--pour son
diteur bnvole, le public littraire en France, depuis que les btes y
ont dcidment usurp la parole sur les hommes._



LES EPAVES




I

LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE


Que le Soleil est beau quand tout frais il se lve,
Comme une explosion nous lanant son bonjour!
--Bienheureux celui-l qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu'un rve!

Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pmer sous son oeil comme un coeur qui palpite...
--Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
L'irrsistible Nuit tablit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les tnbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marcage,
Des crapauds imprvus et de froids limaons[1].

[1] Le mot: _Genus irritabile votum_, date de bien des sicles avant
les querelles des Classiques, des Romantiques, des Ralistes, des
Euphuistes, etc... Il est vident que par _l'irrsistible Nuit_ M.
Charles Baudelaire a voulu caractriser l'tat actuel de la
littrature, et que les _crapauds imprvus_ et les _froids limaons_
sont les crivains qui ne sont pas de son cole.

Ce sonnet a t compos en 1862, pour servir d'pilogue un livre
de M. Charles Asselineau, qui n'a pas paru: _Mlanges tirs d'une
petite bibliothque romantique_; lequel devait avoir pour prologue
un sonnet de M. Thodore de Banville: _Le lever du soleil
romantique_.

(_Note de l'diteur._)




PICES CONDAMNES TIRES DES _FLEURS DU MAL_


II

LESBOS[2]

[2] Cette pice et les cinq suivantes ont t condamnes en 1857, par
le tribunal correctionnel, et ne peuvent pas tre reproduites dans
le recueil des _Fleurs du Mal_.

(_Note de l'diteur._)

Mre des jeux latins et des volupts grecques,
Lesbos, o les baisers, languissants ou joyeux,
Chauds comme les soleils, frais comme les pastques,
Font l'ornement des nuits et des jours glorieux;
Mre des jeux latins et des volupts grecques,

Lesbos, o les baisers sont comme les cascades
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds,
Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
Orageux et secrets, fourmillants et profonds;
Lesbos, o les baisers sont comme les cascades!

Lesbos, o les Phryns l'une l'autre s'attirent,
O jamais un soupir ne resta sans cho,
A l'gal de Paphos les toiles t'admirent,
Et Vnus bon droit peut jalouser Sapho!
Lesbos, o les Phryns l'une l'autre s'attirent,

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Qui font qu' leurs miroirs, strile volupt!
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mrs de leur nubilit;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austre;
Tu tires ton pardon de l'excs des baisers,
Reine du doux empire, aimable et noble terre,
Et des raffinements toujours inpuiss.
Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austre.

Tu tires ton pardon de l'ternel martyre,
Inflig sans relche aux coeurs ambitieux,
Qu'attire loin de nous le radieux sourire
Entrevu vaguement au bord des autres cieux!
Tu tires ton pardon de l'ternel martyre!

Qui des Dieux osera, Lesbos, tre ton juge
Et condamner ton front pli dans les travaux,
Si ses balances d'or n'ont pes le dluge
De larmes qu' la mer ont vers tes ruisseaux?
Qui des Dieux osera, Lesbos, tre ton juge?

Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
Vierges au coeur sublime, honneur de l'Archipel,
Votre religion comme une autre est auguste,
Et l'amour se rira de l'Enfer et du Ciel!
Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?

Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus ds l'enfance admis au noir mystre
Des rires effrns mls aux sombres pleurs;
Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre.

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
Comme une sentinelle l'oeil perant et sr,
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frgate,
Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur;
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
Et parmi les sanglots dont le roc retentit
Un soir ramnera vers Lesbos, qui pardonne,
Le cadavre ador de Sapho, qui partit
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!

De la mle Sapho, l'amante et le pote,
Plus belle que Vnus par ses mornes pleurs!
--L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachte
Le cercle tnbreux trac par les douleurs
De la mle Sapho, l'amante et le pote!

--Plus belle que Vnus se dressant sur le monde
Et versant les trsors de sa srnit
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
Sur le vieil Ocan de sa fille enchant;
Plus belle que Vnus se dressant sur le monde!

--De Sapho qui mourut le jour de son blasphme,
Quand, insultant le rite et le culte invent,
Elle fit son beau corps la pture suprme
D'un brutal dont l'orgueil punit l'impit
De celle qui mourut le jour de son blasphme.

Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
Et, malgr les honneurs que lui rend l'univers,
S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente
Que poussent vers les cieux ses rivages dserts!
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!


III

FEMMES DAMNEES

DELPHINE ET HIPPOLYTE

A la ple clart des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprgns d'odeur,
Hippolyte rvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d'un oeil troubl par la tempte,
De sa navet le ciel dj lointain,
Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tte
Vers les horizons bleus dpasss le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air bris, la stupeur, la morne volupt,
Ses bras vaincus, jets comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beaut.

Etendue ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Aprs l'avoir d'abord marque avec les dents.

Beaut forte genoux devant la beaut frle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remercment.

Elle cherchait dans l'oeil de sa ple victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupire ainsi qu'un long soupir.

--Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
L'holocauste sacr de tes premires roses
Aux souffles violents qui pourraient les fltrir?

Mes baisers sont lgers comme ces phmres
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornires
Comme des chariots ou des socs dchirants;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans piti...
Hippolyte, ma soeur! tourne donc ton visage,
Toi, mon me et mon coeur, mon tout et ma moiti,

Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'toiles!
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lverai les voiles,
Et je t'endormirai dans un rve sans fin!

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tte:
--Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquite,
Comme aprs un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes pouvantes
Et de noirs bataillons de fantmes pars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action trange?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
Je frissonne de peur quand tu me dis: Mon ange!
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pense!
Toi que j'aime jamais, ma soeur d'lection,
Quand mme tu serais un embche dresse
Et le commencement de ma perdition!

Delphine secouant sa crinire tragique,
Et comme trpignant sur le trpied de fer,
L'oeil fatal, rpondit d'une voix despotique:
--Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?

Maudit soit jamais le rveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidit,
S'prenant d'un problme insoluble et strile,
Aux choses de l'amour mler l'honntet!

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!

Va, si tu veux, chercher un fianc stupide;
Cours offrir un coeur vierge ses cruels baisers;
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatiss...

On ne peut ici-bas contenter qu'un seul matre!
Mais l'enfant, panchant une immense douleur,
Cria soudain: --Je sens s'largir dans mon tre
Un abme bant; cet abme est mon coeur!

Brlant comme un volcan, profond comme le vide!
Rien ne rassasiera ce monstre gmissant
Et ne rafrachira la soif de l'Eumnide
Qui, la torche la main, le brle jusqu'au sang.

Que nos rideaux ferms nous sparent du monde,
Et que la lassitude amne le repos!
Je veux m'anantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fracheur des tombeaux!

--Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer ternel!
Plongez au plus profond du gouffre, o tous les crimes,
Flagells par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent ple-mle avec un bruit d'orage.
Ombres folles, courez au but de vos dsirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre chtiment natra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n'claira vos cavernes;
Par les fentes des murs des miasmes fivreux
Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes
Et pntrent vos corps de leurs parfums affreux.

L'pre strilit de votre jouissance
Altre votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

Lion des peuples vivants, errantes, condamnes,
A travers les dserts courez comme les loups;
Faites votre destin, mes dsordonnes,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous!


IV

LE LETHE


Viens sur mon coeur, me cruelle et sourde,
Tigre ador, monstre aux airs indolents;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l'paisseur de ta crinire lourde;

Dans tes jupons remplis de ton parfum
Ensevelir ma tte endolorie,
Et respirer, comme une fleur fltrie,
Le doux relent de mon amour dfunt.

Je veux dormir! dormir plutt que vivre!
Dans un sommeil aussi doux que la mort,
J'talerai mes baisers sans remord
Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

Pour engloutir mes sanglots apaiss
Rien ne me vaut l'abme de ta couche;
L'oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Lth coule dans tes baisers.

A mon destin, dsormais mon dlice,
J'obirai comme un prdestin;
Martyr docile, innocent condamn,
Dont la ferveur attise le supplice,

Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
Le npenths et la bonne cigu
Aux bouts charmants de cette gorge aigu
Qui n'a jamais emprisonn de coeur.


V

A CELLE QUI EST TROP GAIE


Ta tte, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.

Le passant chagrin que tu frles
Est bloui par la sant
Qui jaillit comme une clart
De tes bras et de tes paules.

Les retentissantes couleurs
Dont tu parsmes tes toilettes
Jettent dans l'esprit des potes
L'image d'un ballet de fleurs.

Ces robes folles sont l'emblme
De ton esprit bariol;
Folle dont je suis affol,
Je te hais autant que je t'aime!

Quelquefois dans un beau jardin
O je tranais mon atonie,
J'ai senti, comme une ironie
Le soleil dchirer mon sein;

Et le printemps et la verdure
Ont tant humili mon coeur,
Que j'ai puni sur une fleur
L'insolence de la Nature.

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l'heure des volupts sonne,
Vers les trsors de ta personne,
Comme un lche, ramper sans bruit,

Pour chtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonn,
Et faire ton flanc tonn
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur!
A travers ces lvres nouvelles,
Plus clatantes et plus belles,
T'infuser mon venin, ma soeur![3]

[3] Les juges ont cru dcouvrir un sens la fois sanguinaire et
obscne dans les deux dernires stances. La gravit du Recueil
excluait de pareilles _Plaisanteries_. Mais _venin_ signifiant
spleen ou mlancolie, tait une ide trop simple pour des
criminalistes.

Que leur interprtation syphilitique leur reste sur la conscience.

(_Note de l'diteur._)


VI

LES BIJOUX

La trs-chre tait nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait gard que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de mtal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime la fureur
Les choses o le son se mle la lumire.

Elle tait donc couche et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixs sur moi, comme un tigre dompt,
D'un air vague et rveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie la lubricit
Donnait un charme neuf ses mtamorphoses;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S'avanaient, plus clins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos o mon me tait mise,
Et pour la dranger du rocher de cristal
O, calme et solitaire, elle s'tait assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun le fard tait superbe!

--Et la lampe s'tant rsigne mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre!


VII

LES METAMORPHOSES DU VAMPIRE

La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise,
Et ptrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprgns de musc:

--Moi, j'ai la lvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
Je sche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les toiles!
Je suis, mon cher savant, si docte aux volupts,
Lorsque j'touffe un homme en mes bras redouts,
Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pment d'moi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi!

Quand elle eut de mes os suc toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus!

Je fermai les deux yeux, dans ma froide pouvante,
Et quand je les rouvris la clart vivante,
A mes cts, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusment des dbris de squelette,
Qui d'eux-mmes rendaient le cri d'une girouette
Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.



GALANTERIES


VIII

LE JET D'EAU

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante!
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
O t'a surprise le plaisir.

Dans la cour le jet d'eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l'extase
O ce soir m'a plong l'amour.

La gerbe panouie
En mille fleurs,
O Phoeb rjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

Ainsi ton me qu'incendie
L'clair brlant des volupts
S'lance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchants.
Puis, elle s'panche, mourante,
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu'au fond de mon coeur.


La gerbe panouie
En mille fleurs,
O Phoeb rjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

O toi, que la nuit rend si belle,
Qu'il m'est doux, pench vers tes seins,
D'couter la plainte ternelle
Qui sanglote dans les bassins!
Lune, eau sonore, nuit bnie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mlancolie
Est le miroir de mon amour.

La gerbe panouie
En mille fleurs,
O Phoeb rjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.


IX

LES YEUX DE BERTHE

Vous pouvez mpriser les yeux les plus clbres,
Beaux yeux de mon enfant, par o filtre et s'enfuit
Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit!
Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes tnbres!

Grands yeux de mon enfant, arcanes adors,
Vous ressemblez beaucoup ces grottes magiques
O, derrire l'amas des ombres lthargiques,
Scintillent vaguement des trsors ignors!

Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes,
Comme toi, Nuit immense, clairs comme toi!
Leurs feux sont ces pensers d'Amour, mls de Foi,
Qui ptillent au fond, voluptueux ou chastes.


X

HYMNE

A la trs-chre, la trs-belle
Qui remplit mon coeur de clart,
A l'ange, l'idole immortelle,
Salut en l'immortalit!

Elle se rpand dans ma vie
Comme un air imprgn de sel,
Et dans mon me inassouvie
Verse le got de l'ternel.

Sachet toujours frais qui parfume
L'atmosphre d'un cher rduit,
Encensoir oubli qui fume
En secret travers la nuit,

Comment, amour incorruptible,
T'exprimer avec vrit?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon ternit!

A la trs-bonne, la trs-belle,
Qui fait ma joie et ma sant,
A l'ange, l'idole immortelle,
Salut en l'immortalit!


XI

LES PROMESSES D'UN VISAGE

J'aime, ple beaut, tes sourcils surbaisss,
D'o semblent couler des tnbres,
Tes yeux, quoique trs-noirs, m'inspirent des pensers
Qui ne sont pas du tout funbres.

Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinire lastique,
Tes yeux, languissamment, me disent: Si tu veux,
Amant de la muse plastique,

Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excit,
Et tous les gots que tu professes,
Tu pourras constater notre vracit
Depuis le nombril jusqu'aux fesses;

Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges mdailles de bronze,
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistr comme la peau d'un bonze,

Une riche toison qui, vraiment, est la soeur
De cette norme chevelure,
Souple et frise, et qui t'gale en paisseur,
Nuit sans toiles, Nuit obscure!


XII

LE MONSTRE

OU

LE PARANYMPHE D'UNE NYMPHE MACABRE


I

Tu n'es certes pas, ma trs-chre,
Ce que Veuillot nomme un tendron.
Le jeu, l'amour, la bonne chre,
Bouillonnent en toi, vieux chaudron!
Tu n'es plus frache, ma trs-chre,

Ma vieille infante! Et cependant
Tes caravanes insenses
T'ont donn ce lustre abondant
Des choses qui sont trs-uses,
Mais qui sduisent cependant.

Je ne trouve pas monotone
La verdeur de tes quarante ans;
Je prfre tes fruits, Automne,
Aux fleurs banales du Printemps!
Non, tu n'es jamais monotone!

Ta carcasse a des agrments
Et des grces particulires;
Je trouve d'tranges piments
Dans le creux de tes deux salires
Ta carcasse a des agrments!

Nargue des amants ridicules
Du melon et du giraumont!
Je prfre tes clavicules
A celles du roi Salomon[4],
Et je plains ces gens ridicules!

[4] Voil un calembour _sal_! Nous ne _cabalerons_ pas contre.

(_Note de l'diteur._)

Tes cheveux, comme un casque bleu,
Ombragent ton front de guerrire,
Qui ne pense et rougit que peu,
Et puis se sauvent par derrire
Comme les crins d'un casque bleu.

Tes yeux qui semblent de la boue,
O scintille quelque fanal,
Ravivs au fard de ta joue,
Lancent un clair infernal!
Tes yeux sont noirs comme la boue!

Par sa luxure et son ddain
Ta lvre amre nous provoque;
Cette lvre, c'est un Eden
Qui nous attire et qui nous choque.
Quelle luxure! et quel ddain!

Ta jambe musculeuse et sche
Sait gravir au haut des volcans,
Et malgr la neige et la dche
Danser les plus fougueux cancans[5].
Ta jambe est musculeuse et sche;

[5] Sans doute une allusion quelque particularit des _caravanes_ de
cette dame.

M. Prvost-Paradol l'et avertie qu'elle dansait le cancan sur un
volcan.

(_Note de l'diteur._)

Ta peau brlante et sans douceur,
Comme celle des vieux gendarmes,
Ne connat pas plus la sueur
Que ton oeil ne connat les larmes,
(Et pourtant elle a sa douceur!)

II

Sotte, tu t'en vas droit au Diable!
Volontiers j'irais avec toi,
Si cette vitesse effroyable
Ne me causait pas quelque moi.
Va-t'en donc, toute seule, au Diable!

Mon rein, mon poumon, mon jarret
Ne me laissent plus rendre hommage
A ce Seigneur, comme il faudrait.
Hlas! c'est vraiment bien dommage!
Disent mon rein et mon jarret.

Oh! trs-sincrement je souffre
De ne pas aller aux sabbats,
Pour voir, quand il pte du soufre,
Comment tu lui baises son cas![6]
Oh! trs-sincrement je souffre!

[6] A la _Messe noire_. Comme ces potes sont superstitieux!

(_Note de l'diteur._)

Je suis diablement afflig
De ne pas tre ta torchre,
Et de te demander cong,
Flambeau d'enfer! Juge, ma chre,
Combien je dois tre afflig,

Puisque depuis longtemps je t'aime,
Etant trs-logique! En effet,
Voulant du Mal chercher la crme
Et n'aimer qu'un monstre parfait,
Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!


XIII

FRANCISC ME LAUDES

VERS COMPOSES POUR UNE MODISTE ERUDITE ET DEVOTE[7]

[7] Le sous-titre de cette pice, supprim dans la seconde dition des
_Fleurs du Mal_, se trouve dans la premire avec la drle de note
suivante:

Ne semble-t-il pas au lecteur, comme moi, que la langue de la
dernire dcadence latine,--suprme soupir d'une personne robuste,
dj transforme et prpare pour la vie spirituelle,--est
singulirement propre exprimer la passion, telle que l'a comprise
et sentie le monde potique moderne? La mysticit est l'autre ple
de cet aimant, dont Catulle et sa bande, potes brutaux et purement
pidermiques, n'ont connu que le ple sensualit. Dans cette
merveilleuse langue, le solcisme et le barbarisme me paraissent
rendre les ngligences forces d'une passion qui s'oublie et se
moque des rgles. Les mots, pris dans une acception nouvelle,
rvlent la maladresse charmante du barbare du Nord, agenouill
devant la beaut romaine. Le calembour lui-mme, quand il traverse
ces pdantesques bgaiements, ne joue-t-il pas la grce sauvage et
baroque de l'enfance?--C. B.

Novis te cantabo chordis,
O novelletum quod ludis
In solitudine cordis.

Esto sertis implicata,
O femina delicata,
Per quam solvuntur peccata!

Sicut beneficum Lethe,
Hauriam oscula de te,
Qu imbuta es magnete.

Quum vitiorum tempestas
Turbabat omnes semitas,
Apparuisti, Deitas,

Velut stella salutaris
In naufragiis amaris.
--Suspendam cor tuis aris!

Piscina plena virtutis,
Fons tern juventutis,
Labris vocem redde mutis!

Quod erat spurcum, cremasti;
Quod rudius, exquasti;
Quod debile, confirmasti!

In fame mea taberna,
In nocte mea lucerna,
Recte me semper guberna.

Adde nunc vires viribus,
Dulce balneum suavibus
Unguentatum odoribus!

Meos circa lumbos mica,
O castitatis lorica,
Aqua tincta seraphica;

Patera gemmis corusca,
Panis salsus, mollis esca,
Divinum vinum, Francisca!




EPIGRAPHES


XIV

VERS POUR LE PORTRAIT DE M. HONORE DAUMIER[8]

[8] Ces stances ont t faites pour un portrait de M. Daumier, grav
d'aprs le remarquable mdaillon de M. Pascal, et reproduit dans le
second volume de l'_Histoire de la caricature_, de M. Champfleury,
o cet crivain a rendu justice au caricaturiste avec la raison
passionne qui lui est habituelle.

(_Note de l'diteur._)

Celui dont nous t'offrons l'image,
Et dont l'art, subtil entre tous,
Nous enseigne rire de nous,
Celui-l, lecteur, est un sage.

C'est un satirique, un moqueur;
Mais l'nergie avec laquelle
Il peint le Mal et sa squelle,
Prouve la beaut de son coeur.

Son rire n'est pas la grimace
De Melmoth ou de Mphisto
Sous la torche de l'Alecto
Qui les brle, mais qui nous glace.

Leur rire, hlas! de la gat
N'est que la douloureuse charge;
Le sien rayonne, franc et large,
Comme un signe de sa bont!


XV

LOLA DE VALENCE[9]

[9] Ces vers ont t composs pour servir d'inscription un
merveilleux portrait de mademoiselle Lola, ballerine espagnole, par
M. Edouard Manet, qui, comme tous les tableaux du mme peintre, a
fait esclandre.--La muse de M. Charles Baudelaire est si
gnralement suspecte, qu'il s'est trouv des critiques d'estaminet
pour dnicher un sens obscne dans le _bijou rose et noir_. Nous
croyons, nous, que le pote a voulu simplement dire qu'une beaut,
d'un caractre la fois tnbreux et foltre, faisait rver
l'association du _rose_ et du _noir_.

(_Note de l'diteur._)

Entre tant de beauts que partout on peut voir,
Je comprends bien, amis, que le dsir balance;
Mais on voit scintiller en Lola de Valence
Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.


XVI

SUR _LE TASSE EN PRISON_ D'EUGENE DELACROIX

Le pote au cachot, dbraill, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d'un regard que la terreur enflamme
L'escalier de vertige o s'abme son me.
Les rires enivrants dont s'emplit la prison
Vers l'trange et l'absurde invitent sa raison;
Le Doute l'environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce gnie enferm dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l'essaim
Tourbillonne, ameut derrire son oreille,

Ce rveur que l'horreur de son logis rveille,
Voil bien ton emblme, Ame aux songes obscurs,
Que le Rel touffe entre ses quatre murs!

1842.



PIECES DIVERSES


XVII

LA VOIX

Mon berceau s'adossait la bibliothque,
Babel sombre, o roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussire grecque,
Se mlaient. J'tais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme,
Disait: La Terre est un gteau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
Te faire un apptit d'une gale grosseur.
Et l'autre: Viens! oh! viens voyager dans les rves,
Au del du possible, au del du connu!
Et celle-l chantait comme le vent des grves,
Fantme vagissant, on ne sait d'o venu,
Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
Je te rpondis: Oui! douce voix! C'est d'alors
Que date ce qu'on peut, hlas! nommer ma plaie
Et ma fatalit. Derrire les dcors
De l'existence immense, au plus noir de l'abme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je trane des serpents qui mordent mes souliers.
Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophtes,
J'aime si tendrement le dsert et la mer;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les ftes,
Et trouve un got suave au vin le plus amer;
Que je prends trs-souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit: Garde tes songes:
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous!


XVIII

L'IMPREVU[10]

[10] Ici l'auteur des _Fleurs du Mal_ se tourne vers la Vie Eternelle.

a devait finir comme a.

Observons que, comme tous les nouveaux convertis, il se montre
trs-rigoureux et trs-fanatique.

(_Note de l'diteur._)

Harpagon, qui veillait son pre agonisant,
Se dit, rveur, devant ces lvres dj blanches:
Nous avons au grenier un nombre suffisant,
Ce me semble, de vieilles planches?

Climne roucoule et dit: Mon coeur est bon,
Et naturellement, Dieu m'a faite trs-belle.
--Son coeur! coeur racorni, fum comme un jambon,
Recuit la flamme ternelle!

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
Dit au pauvre, qu'il a noy dans les tnbres:
O donc l'aperois-tu, ce crateur du Beau,
Ce Redresseur que tu clbres?

Mieux que tous, je connais certain voluptueux
Qui bille nuit et jour, et se lamente et pleure,
Rptant, l'impuissant et le fat: Oui, je veux
Etre vertueux, dans une heure!

L'Horloge, son tour, dit voix basse: Il est mr,
Le damn! J'avertis en vain la chair infecte.
L'homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
Qu'habite et que ronge un insecte!

Et puis, Quelqu'un parat, que tous avaient ni,
Et qui leur dit, railleur et fier: Dans mon ciboire,
Vous avez, que je crois, assez communi,
A la joyeuse Messe noire?

Chacun de vous m'a fait un temple dans son coeur;
Vous avez, en secret, bais ma fesse immonde![11]
Reconnaissez Satan son rire vainqueur,
Enorme et laid comme le monde!

[11] Voir propos de la _messe_ et de la _fesse_, la _Sorcire_, de
Michelet, la _Monographie du Diable_, de Charles Louandre, le
_Rituel de la haute Magie_, d'Eliphas Lvi, et, en gnral, tous les
auteurs traitant de la sorcellerie, de la dmonologie et du rit
diabolique.

(_Note de l'diteur._)

Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
Qu'on se moque du matre, et qu'avec lui l'on triche,
Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix,
D'aller au Ciel et d'tre riche?

Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
Qui se morfond longtemps l'afft de la proie.
Je vais vous emporter travers l'paisseur,
Compagnons de ma triste joie

A travers l'paisseur de la terre et du roc,
A travers les amas confus de votre cendre,
Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc
Et qui n'est pas de pierre tendre;

Car il est fait avec l'universel Pch,
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!
--Cependant, tout en haut de l'univers juch,
Un Ange sonne la victoire

De ceux dont le coeur dit: Que bni soit ton fouet,
Seigneur! que la douleur, Pre, soit bnie!
Mon me dans tes mains n'est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie.

Le son de la trompette est si dlicieux,
Dans ces soirs solennels de clestes vendanges,
Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.


XIX

LA RANON

L'homme a, pour payer sa ranon,
Deux champs au tuf profond et riche,
Qu'il faut qu'il remue et dfriche
Avec le fer de la raison;

Pour obtenir la moindre rose,
Pour extorquer quelques pis,
Des pleurs sals de son front gris
Sans cesse il faut qu'il les arrose.

L'un est l'Art, et l'autre l'Amour.
--Pour rendre le juge propice,
Lorsque de la stricte justice
Paratra le terrible jour,

Il faudra lui montrer des granges
Pleines de moissons, et des fleurs
Dont les formes et les couleurs
Gagnent le suffrage des Anges.


XX

A UNE MALABARAISE

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large faire envie la plus belle blanche;
A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus o ton Dieu t'a fait natre,
Ta tche est d'allumer la pipe de ton matre,
De pourvoir les flacons d'eaux fraches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rdeurs,
Et, ds que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, o tu veux, tu mnes tes pieds nus,
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
Et quand descend le soir au manteau d'carlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
O tes rves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peupl que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux tes chers tamarins?
Toi, vtue moiti de mousselines frles,
Frissonnante l-bas sous la neige et les grles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes tranges,
L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantmes pars!

1840.




BOUFFONNERIES


XXI

SUR LES DEBUTS D'AMINA BOSCHETTI AU THEATRE DE LA MONNAIE, A BRUXELLES

Amina bondit,--fuit,--puis voltige et sourit;
Le Welche dit: Tout a, pour moi, c'est du prcrit;
Je ne connais, en fait de nymphes bocagres,
Que celle de _Montagne-aux-Herbes-Potagres_.

Du bout de son pied fin et de son oeil qui rit,
Amina verse flots le dlire et l'esprit;
Le Welche dit: Fuyez, dlices mensongres!
Mon pouse n'a pas ces allures lgres.

Vous ignorez, sylphide au jarret triomphant,
Qui voulez enseigner la valse l'lphant,
Au hibou la gat, le rire la cigogne,

Que sur la grce en feu le Welche dit: Haro!
Et que le doux Bacchus lui versant du bourgogne,
Le monstre rpondrait: J'aime mieux le faro!

1864.


XXII

A M. EUGENE FROMENTIN A PROPOS D'UN IMPORTUN QUI SE DISAIT SON AMI

Il me dit qu'il tait trs-riche,
Mais qu'il craignait le cholra;
--Que de son or il tait chiche,
Mais qu'il gotait fort l'Opra;

--Qu'il raffolait de la nature,
Ayant connu monsieur Corot;
--Qu'il n'avait pas encor voiture,
Mais que cela viendrait bientt;

--Qu'il aimait le marbre et la brique,
Les bois noirs et les bois dors;
--Qu'il possdait dans sa fabrique
Trois contre-matres dcors;

--Qu'il avait, sans compter le reste,
Vingt mille actions sur le _Nord_;
--Qu'il avait trouv, pour un zeste,
Des encadrements d'Oppenord;

--Qu'il donnerait (ft-ce Luzarches!)
Dans le bric--brac jusqu'au cou,
Et qu'au March des Patriarches
Il avait fait plus d'un bon coup;

--Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme,
Ni sa mre;--mais qu'il croyait
A l'immortalit de l'me,
Et qu'il avait lu Niboyet![12]

[12] Nous ne savons pas ce que vient faire ici M. Niboyet; mais M.
Baudelaire n'tant pas un esclave de la rime, nous devons supposer
que l'_importun_ s'est vant d'avoir lu les oeuvres de M. Niboyet,
comme ayant tous les courages.

(_Note de l'diteur._)

--Qu'il penchait pour l'amour physique,
Et qu' Rome, sjour d'ennui,
Une femme, d'ailleurs phtisique,
Etait morte d'amour pour lui.

Pendant trois heures et demie,
Ce bavard, venu de Tournai,
M'a dgois toute sa vie;
J'en ai le cerveau constern.

S'il fallait dcrire ma peine,
Ce serait n'en plus finir;
Je me disais, domptant ma haine:
Au moins, si je pouvais dormir!

Comme un qui n'est pas son aise,
Et qui n'ose pas s'en aller,
Je frottais de mon cul ma chaise,
Rvant de le faire empaler.

Ce monstre se nomme Bastogne;
Il fuyait devant le flau.
Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne,
Ou j'irai me jeter l'eau,

Si dans ce Paris, qu'il redoute,
Quand chacun sera retourn,
Je trouve encore sur ma route
Ce flau, natif de Tournai.

Bruxelles, 1865.


XXIII

UN CABARET FOLATRE SUR LA ROUTE DE BRUXELLES A UCCLE

Vous qui raffolez des squelettes
Et des emblmes dtests,
Pour picer les volupts,
(Ft-ce de simples omelettes!)

Vieux Pharaon, Monselet![13]
Devant cette enseigne imprvue,
J'ai rv de vous: _A la vue
Du Cimetire, Estaminet!_

[13] La malice est cousue de fil blanc; tout le monde sait que M.
Monselet fait profession d'aimer la rage le rose et le gai.--Un
jour M.



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